CONSULTATION DU FÂ AVANT LE MARIAGE AU BÉNIN : Une tradition spirituelle essentielle trop souvent négligée

Dans la culture béninoise, la consultation du Fâ avant le mariage va bien au-delà d’une simple vérification de compatibilité : elle assure une harmonie spirituelle entre les futurs époux et leurs lignées. Jetée aux oubliettes par une jeunesse éprise d’amour impulsif, cette pratique ancestrale mérite d’être revisitée pour prévenir les maux contemporains des unions.

« Kondokpo ». En fon, ce mot signifie « union, amalgame, fusion ». Il désigne la fusion de deux êtres, deux entités, deux lignées. Au-delà du visible, il implique l’invisible. Ce n’est pas qu’un mot : c’est une expression profonde de la langue gbe, typique du Bénin, terre de l’art divinatoire. Jeter des coris et des noix de cola ou interpréter les signes n’était pas un simple rituel ; c’était un moyen de communication entre le réel et l’irréel, le visible et l’invisible, le physique et le spirituel.Avant le mariage traditionnel au Bénin, consulter le Fâ est capital pour évaluer la compatibilité spirituelle des futurs époux et anticiper les obstacles. Initiée par les familles, cette démarche suit un rituel structuré. Elle débute par une prière invoquant les esprits et les ancêtres. Le prêtre Fâ procède ensuite à la divination en jetant les noix sacrées ou en manipulant le chapelet divinatoire. Les odu (signes) obtenus révèlent le message du Fâ.Cependant, dans la société actuelle, nombreux sont ceux qui jugent cette pratique obsolète. Régis Eyebiyi, électricien bâtiment, affirme : « La consultation du Fâ est dépassée et contraire à nos valeurs reçues.Elle se limite à vérifier la compatibilité, ce qui relève de la banalité.» Par contraste, Amidath Chabi, malgré ses croyances religieuses, y voit une nécessité : « Cette négligence de la jeunesse explique les maux d’aujourd’hui, comme les mariages éphémères et le phénomène des mères célibataires. » Le prêtre Fâ et professeur de lettres Cosme Hinde renchérit : « Le Fâ éclaire les choix humains et donne de la visibilité à la vie (naissance, relations amoureuses, mariage, maternité, profession, voyages, maladies, décès). C’est la boussole qui oriente nos décisions pour éviter fausses couches ou difficultés de conception. » Le constat est troublant : selon la clinique Saint-Nicolas de Porto-Novo, 11% des couples souffrent d’infertilité. Quelles sont les origines de cette pratique qui a forgé la terre des Agojie (Amazones) ?

Origines historiques : lecture du passé et du futur pour résoudre les crises

« fa’al » ou « fāl » en arabe qui signifie étymologiquement « sort » ou présage » ; Fâ en fon ; en yoruba, Ifá ; Ifan, en guingbe,
Le Fâ est originaire d’une région d’Ifé (actuel Nigéria). C’est une science qui décrypte le passé, le présent et le futur, éclaire les choix et identifie les aspects fastes ou néfastes.Pour en retracer l’histoire au Bénin, remontons au XVIIIᵉ siècle, sous le roi Dossou Agadja dans le royaume du Danhomè. Une sécheresse terrible dura trois ans : pluies absentes, sols desséchés, animaux morts, récoltes perdues. Le royaume sombra dans la détresse. Le roi envoie son ministre des cultes à Oyo (Nigeria) chercher une explication spirituelle. Le roi d’Oyo répondit en dépêchant le sien au Danhomè. La consultation du Fâ révéla le signe « Toulalètè » et ce message : « N’ko ho gan nuwe si aman son gnon minin, n’ko ho gan nuwe. » Il mit en lumière une injustice envers la reine Tassi Hangbé, humiliée et maudite : elle s’était lavée intimement avec de l’eau chaude, l’avait jetée sur les reliques royales en prononçant : « Danhomè vi lè bi na ho sizozo dè. » Des rituels de réparation rétablirent l’ordre spirituel. La pluie revint, la vie reprit.

La dimension spirituelle négligée du mariage

« Avant le mariage, la compatibilité entre les deux individus est vérifiée par le Fâ », confirme Razak Alabi, socio-anthropologue initié. Le maître Fâ Cosme Hinde pose les questions essentielles : « Les énergies gouvernant les deux partenaires sont-elles compatibles ? » Une incompatibilité peut causer l’infertilité, même après soins médicaux. Chez les Yoruba, le Ifá garantit la paix sociale dans les couples et alliances familiales, en diagnostiquant les « allergies spirituelles ». Ainsi, explique Cosme Hinde, « si le premier-né de l’homme est une fille et celui de la femme un garçon, un combat invisible s’engage, provoquant fausses couches répétées. On entend alors : “Elle a enfanté en se mariant.” » Le bocônon Houto ajoute : « La consultation identifie malédictions, dettes karmiques, esprits contraires ou possessifs, vœux brisés ou pactes ancestraux qui bloquent l’union.»
Dans un monde qui érode ses valeurs, des unions naissent de rapports sexuels impulsifs. Faut-il consulter avant, pendant ou après ? Pour Cosme Hinde, c’est possible à tout stade : « Si des rites assurent l’harmonie, tant mieux ; sinon, séparez-vous. Mieux vaut consulter tôt, avant tout échange sexuel, pour alerter sur les risques spirituels.» La consultation du Fâ avant le mariage, bien plus qu’une pratique ancestrale, c’est un moyen de communication et d’échange entre deux clans pour sceller une kondokpo harmonieuse. Les avissont mitigés : les croyants préfèrent prier Dada Segbolissa (Mahu, Dieu) ; une étudiante anonyme confie : « Cela revient aux parents. »

Souvenir ZANNOU

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