SCARIFICATION CHEZ LES FANDOHAN D’ABOMEY : Derrière les marques, une histoire d’identité et de transmission

Au plateau d’Abomey, les scarifications faciales ont longtemps représenté davantage que de simples marques sur la peau. Associées à l’histoire de certaines lignées, elles matérialisaient une identité, une mémoire et des règles de transmission. Chez les Fandohan, cette pratique est présentée comme une obligation familiale héritée du règne du roi Guézo. Mais derrière cette tradition se dessinent plusieurs enjeux : la reconnaissance des descendants, la protection attribuée aux marques, le contrôle de la filiation et la place de l’individu face aux exigences de sa communauté.

« Un peuple, une histoire, une marque, un symbole de reconnaissance ». Sur le visage, certaines cicatrices racontent une histoire que les documents administratifs ne suffisent pas toujours à restituer. Dans plusieurs sociétés africaines, les scarifications ont servi à reconnaître une appartenance familiale ou ethnique, à matérialiser des croyances et à distinguer des statuts sociaux. Au Bénin, cette pratique, aujourd’hui moins répandue, a longtemps occupé une place dans les traditions de différentes communautés. Pour en comprendre la portée chez les Fandohan du plateau d’Abomey, il faut d’abord revenir sur les fonctions qu’elle a remplies ailleurs, avant d’examiner les particularités de cette lignée.

Des marques d’identité aux fonctions de protection

La scarification consiste à pratiquer volontairement des incisions dans la peau afin d’y laisser des cicatrices durables. Toutefois, sa signification varie selon les communautés. Elle peut servir de signe d’identification, accompagner un rite de passage, exprimer une position sociale ou s’inscrire dans un système de croyances thérapeutiques et spirituelles. Cette diversité est documentée par l’anthropologue Enid Schildkrout dans son étude Inscribing the Body, publiée en 2004 dans l’Annual Review of Anthropology. L’auteure examine notamment la façon dont les modifications corporelles rendent visibles certaines dimensions de l’identité, de l’âge, du genre et du statut politique. Le corps devient ainsi un espace sur lequel une société inscrit des significations reconnues par ses membres. Cette lecture trouve un exemple concret chez les Betammaribe, souvent désignés dans la littérature comme Somba, dans l’Atacora, au nord du Bénin. Dans son étude Scarification among the Somba people from Atakora mountains, publiée en 1990, Alicja Trojanowska décrit des incisions réalisées selon des motifs symboliques et à des étapes déterminées de la vie. Elle distingue trois fonctions : l’identification à une famille ou à une communauté, la protection et l’indication d’une position sociale. Ainsi, dans cette communauté, les marques corporelles participaient à un système de reconnaissance et de transmission. Leur importance ne résidait pas seulement dans leur apparence, mais aussi dans les significations que leur attribuaient les membres du groupe. Cependant, cette fonction identitaire n’exclut pas d’autres usages, notamment thérapeutiques ou magico-religieux. Dans un article publié le 25 juillet 2024 par VOA Afrique, la journaliste Ginette Fleure Adandé s’intéresse précisément à la disparition progressive des scarifications au Bénin. Le reportage donne la parole à Kora Souleymane, cadre de l’administration publique, qui explique que ses cicatrices permettent de reconnaître ses origines. Il cite également Gabriel D’Almeida, chef coutumier, pour qui les scarifications peuvent être associées à la lutte contre les maladies et les envoûtements, notamment après une consultation ancestrale. Le sociologue Aimé Tcheffa, interrogé dans ce même reportage, distingue trois fonctions principales : thérapeutique, préventive dans une logique magico-religieuse et esthétique. Il explique que certaines scarifications peuvent être prescrites à une personne malade, tandis que d’autres sont réalisées dans une intention de prévention ou pour inscrire des motifs liés à l’identité clanique sur le corps. « Ces propos décrivent des fonctions attribuées à la pratique par les communautés ; ils ne constituent pas une validation scientifique de son efficacité médicale » a-t-il affirmé. À ces fonctions s’ajoute parfois celle de la survie historique. Dans certaines régions d’Afrique, des récits associent les marques corporelles à la traite négrière et aux tentatives de protection des familles contre les captures. Les scarifications auraient pu aider des personnes à se reconnaître lorsqu’elles étaient séparées, déplacées ou réduites en esclavage. Toutefois, ces explications ne peuvent être généralisées à toutes les communautés : leur validité dépend des contextes historiques et des preuves disponibles. L’historienne Megan Vaughan invite justement à examiner les sources coloniales avec prudence dans son étude Scarification in Africa: Re-Reading Colonial Evidence. Les recherches médicales apportent un autre éclairage sur ces pratiques. Dans une étude publiée en 2017 dans Tropical Medicine & International Health, Roland Garve et ses co auteurs examinent les significations sociales des scarifications, leurs usages thérapeutiques supposés et les risques associés à des incisions réalisées dans des conditions non stériles. Les auteurs soulignent notamment les risques d’infection et de transmission de maladies par le sang. Ces différentes fonctions montrent que la scarification ne relève pas d’une signification unique. Selon les sociétés, elle a pu contribuer à l’identification, à la protection symbolique ou à l’organisation de la vie collective. C’est dans cette pluralité qu’il faut replacer le cas des Fandohan, où la tradition rapportée associe les marques faciales à l’histoire d’une lignée et à des règles familiales particulières.

Les Fandohan : La scarification, une obligation au cœur de la transmission familiale

La scarification des Fandohan remonterait au règne du roi Guézo, au XIXe siècle. La lignée serait issue d’Adougoudja Lodji, présenté comme un ministre de la Défense du monarque et comme un dignitaire ayant contribué à l’équilibre et à l’expansion du royaume. Ces éléments sont rapportés à partir d’informations recueillies auprès de personnes-ressources, souhaitant garder l’anonymat. En l’absence de documents historiques indépendants cités dans l’article, ils doivent être considérés comme un récit de tradition orale. D’après ce récit, dans un contexte marqué par les captures et la traite négrière, les scarifications auraient d’abord servi à distinguer les descendants du dignitaire et à contribuer à leur protection. Les marques auraient été réalisées sur la poitrine avant d’être déplacées vers le visage, plus facilement identifiable. Cette explication donne à la pratique une origine associée à la reconnaissance et à la sécurité de la famille. Elle nécessite toutefois des recoupements historiques pour établir précisément les circonstances de son apparition. Au fil du temps, selon les informations recueillies sur cette lignée, la scarification aurait acquis une fonction identitaire durable. Elle ne servait plus seulement à reconnaître les descendants dans un contexte de danger : elle devenait une marque d’appartenance transmise au sein de la famille. La porter revenait à rendre visible une origine et à inscrire dans le corps un héritage collectif. Le nom Fandohan est lui-même associé à une interprétation orale. Selon les explications rapportées, « Fan » signifie attaquer, « Do », pour dire quelqu’un, et « Han », une expression de la langue fongbé qui désigne « il n’y en a pas quelqu’un ». L’importance de la scarification chez les Fandohan apparaît surtout dans le caractère obligatoire attribué au rite. Selon les informations communiquées, les enfants de la lignée étaient scarifiés dès l’âge de six mois. Le rituel suivait une méthode précise : l’enfant était placé les fesses contre le sol et le côté vers lequel il tombait déterminait la joue sur laquelle le scarificateur commençait son travail. Il passait ensuite à l’autre joue. D’autres versions indiquent que la scarification pouvait se poursuivre jusqu’à l’âge adulte, voire au-delà de trente ans. Au-delà du geste, l’obligation traduisait la place de la tradition dans l’organisation de la lignée. La scarification était présentée comme fondamentale pour le bon fonctionnement de la société familiale : elle contribuait à identifier les descendants et à maintenir la continuité d’un héritage. Son importance ne se réduisait donc pas à la forme des cicatrices, mais tenait aussi aux règles qui encadraient leur transmission. Toutefois, les récits associés aux Fandohan attribuent également à ces marques une fonction de contrôle social. Selon la croyance rapportée, les enfants issus de relations extraconjugales risquaient de ne pas survivre à la scarification ou de développer de graves troubles. Cette représentation aurait contribué à dissuader les infidélités et à protéger, selon la conception traditionnelle, la certitude de la paternité au sein du foyer conjugal. Cette singularité ne serait passé inaperçu et place la scarification chez cette famille comme un outil pour lutter contre un fléau social. Il importe de distinguer cette croyance de tout fait médical établi. Aucune preuve scientifique ne montre que l’origine biologique d’un enfant détermine sa survie ou son état mental après une scarification. Les risques liés à une incision dépendent notamment des conditions d’hygiène, du matériel employé et des complications éventuelles. L’intérêt de ce récit réside plutôt dans ce qu’il révèle des normes de filiation et de l’autorité attribuée au rite. Cette dimension fait apparaître une tension au cœur de l’obligation : la pratique pouvait renforcer la reconnaissance et la cohésion de la lignée, tout en imposant une marque corporelle au nom d’une règle collective. Les descendants n’étaient donc pas seulement les héritiers d’un symbole ; ils pouvaient aussi être soumis à une décision prise selon les usages familiaux. Les Fandohan ne sont pas les seules familles du plateau d’Abomey associées aux scarifications faciales. Les informations communiquées citent notamment les Autouri, les Tugan et les Sodonu. L’article de L’Économiste du Bénin mentionne d’autres lignées. Aujourd’hui, la pratique est confrontée à des changements sociaux et à des contestations. Dans son reportage de 2024, VOA Afrique rapporte que les scarifications sont devenues moins courantes et que certaines personnes qui les portent font l’objet de railleries. L’artiste designer Ernest Aquereburu y critique une pratique qu’il considère comme une atteinte au corps lorsqu’elle est imposée à un enfant. À l’inverse, le professeur Léon Bio Bigou estime que la négociation avec la famille peut permettre d’éviter certaines marques. Ces propos illustrent la diversité des positions au sein de la société béninoise. Dans ce contexte, préserver la mémoire des Fandohan ne signifie pas nécessairement maintenir chaque obligation corporelle. Il s’agit aussi de recueillir les témoignages des aînés, de documenter les circonstances historiques et de comprendre ce que cette tradition représente pour les descendants. L’histoire de la scarification peut être transmise par la recherche, les archives et la parole, sans présumer que toutes les générations doivent reproduire le même geste. En définitive, chez les Fandohan, la scarification est présentée comme un héritage qui associe reconnaissance, protection symbolique, filiation et continuité familiale. Son importance tient autant à l’histoire qui lui est attribuée qu’aux règles sociales qui ont accompagné sa transmission. Pour établir précisément les origines de cette obligation et son évolution, il reste indispensable de confronter les récits oraux aux sources historiques et anthropologiques, tout en donnant la parole aux membres de la lignée. Car derrière les cicatrices, ce sont aussi les rapports entre mémoire collective, autorité familiale et choix individuel qui se donnent à lire.

Souvenir ZANNOU

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