• Une interview exclusive de Éveil info
Développer la filière de l’aquaculture demeure une priorité qui tient à cœur le gouvernement béninois. En effet, au Bénin, la consommation des produits aquacoles en particulier le poisson est très élevée. On le trouve dans tous les plats comme principale source de protéine. Afin donc de subvenir aux besoins grandissants de sa population en matière de produits aquacoles, le gouvernement fournit beaucoup d’efforts dans ce domaine en mettant en place des stratégies pouvant permettre de grossir la production des produits aquacoles au Bénin pour ne plus avoir à en importer. Toutefois, ce secteur rencontre des défis majeurs qui retardent un peu son développement. Et c’est justement de celà que nous parle aujourd’hui notre spécialiste, Monsieur Ibrahim Imorou Toko, enseignant chercheur à la Faculté d’Agronomie de l’Université de Parakou. Professeur titulaire, directeur de laboratoire en aquaculture et écotoxicologie aquatique de ladite Université et Président de l’ONG aquaculture et développement durable qui fait dans la promotion de l’aquaculture. À travers cette interview, il nous parle en quelques sortes, de ce que c’est que l’aquaculture et comment elle fonctionne, des stratégies mises en place par le gouvernement pour le développement de cette filière, des défis que rencontrent ce secteur et pour finir il proposera quelques solutions pouvant favoriser le développement de ce secteur.
Propos recueillis par Kadidjath MOROU (stg)
Rédaction : Qu’est ce que l’aquaculture et quel est son objectif ?
Spécialiste : l’aquaculture, est la science qui s’occupe de la production des organismes aquatiques aussi bien animales que végétales. Son objectif, c’est de produire suffisamment des organismes aquatiques afin de fournir des protéines animales (poissons, crustacés etc..) et végétales (les algues…) d’origine halieutiques aux consommateurs ; aux populations et permettre aux écosystèmes aquatiques comme les rivières ; les fleuves ; les mers de se reposer puisque les protéines halieutiques étaient pourvues essentiellement par la pêche or actuellement avec tout ce qu’on a comme pollution, comme surexploitation, comme changement climatique et tous les autres changements qui impactent sur les écosystèmes aquatiques, on arrive plus à avoir suffisamment de poisson et d’organismes halieutiques sans ces milieux aquatiques.
Rédaction : Quels sont les avantages de l’aquaculture ?
Spécialiste : l’aquaculture permet de produire sans détruire les ressources naturelles. Avec l’aquaculture, on peut avoir l’accès aux produits halieutiques sans avoir à créer des dommages aux écosystèmes aquatiques. Et quand on est bien organisé, c’est-à-dire, si on a les moyens, les systèmes et les techniques qu’il faut, on peut produire autant d’organismes halieutiques qu’on souhaite et pouvoir couvrir les besoins de chaque pays du monde par l’aquaculture contrairement à la production dans les écosystèmes naturels qui est très limitée.
Rédaction : Dans quel genre de milieu se pratique t’elle ?
Spécialiste : l’aquaculture se fait généralement dans deux milieux. On a l’aquaculture In situ qui est directement réalisée dans les écosystèmes aquatiques naturels comme les lacs, les mers, les retenues d’eaux naturelles etc…. Par exemple, on a le lac Toho situé dans la région de Pahou qui produit plus de 70% de poissons aquacoles. Et pour le faire, on installe des cages flottants dans ses retenues d’eau. C’est une ancienne technique qui se développe de plus en plus dans notre pays aujourd’hui. On a aussi l’aquaculture qui se fait sur terre ferme, c’est-à-dire dans les étangs. Ce sont des trous qu’on creuse dans les bas-fonds ou dans les milieux où on peut avoir de l’eau pour l’élevage du poisson. On peut également utiliser d’autres infrastructures comme les bassins en bétons, des bacs hors sol etc… Il y en a plusieurs d’ailleurs.
Rédaction : dîtes nous professeur, y’a t-il une différence entre l’aquaculture et la pisciculture ? Si oui Parlez nous-en.
Spécialiste : L’aquaculture est un domaine très vaste et qui a plusieurs branches parmi lesquelles la pisciculture. La pisciculture est une branche de l’aquaculture, qui s’occupe de l’élevage des poissons. Quand on élève les poissons ont fait de la pisciculture ; quand ce sont des huîtres, on fait de l’ostréiculture etc… Donc la pisciculture est une branche de l’aquaculture.
Rédaction : Parlez nous à présent des efforts déployés par le gouvernement béninois pour favoriser le développement du secteur de l’aquaculture.
Spécialiste : Il faut dire que l’aquaculture au Bénin, a commencé à se développer depuis une vingtaine d’années car, c’est au début des années 2000 que les premiers essais de production aquacoles ont commencé par s’intensifier officiellement et on a commencé à enregistrer des statistiques sur l’aquaculture. Donc jusqu’en 2015, le gouvernement a fait beaucoup d’efforts en thème de réglementation sur le plan institutionnel, sur le plan organisationnel pour que les acteurs puissent se professionnaliser et qu’on puisse d’avantage avoir de connaissances et de ressources humaines pour développer l’aquaculture. C’est d’ailleurs ainsi que des filières liées à l’aquaculture ont été créées dans nos universités et lycées techniques. En 2016, également, le régime de la rupture a aussi fait beaucoup d’efforts avec toutes les réformes instaurées et a gardé l’aquaculture comme une filière phare du programme d’action du gouvernement (PAG) avec des objectifs précis, notamment d’une production de 20.000 tonnes par an dans le cadre du PAG 2016-2021. Et pour cela, le gouvernement a créé des structures spéciales et des programmes spéciaux comme le programme national du développement de la filière de l’aquaculture PNDF-Aquaculture logé au niveau de l’Agence territoriale de développement agricole pôle 7 (ATDA7) qui est à Abomey- Calavi qui gère ce programme et qui est le chef de fil du développement de l’aquaculture au Bénin. Donc le gouvernement nous aide beaucoup en terme de subventions accordées, en terme de professionnalisation des acteurs sur le plan organisationnel, en terme d’importation des aliments et équipements aquacoles, etc… La filière obtient également beaucoup de soutiens des ONG et d’autres partenaires pour son essor.
Rédaction : Au vue de tout ce soutien qu’apporte le gouvernement dans cette filière, quel est alors son niveau de production aquacoles au Bénin ?
Spécialiste : En thème de prévision, on espérait atteindre 20.000 tonnes par année en 2021, malheureusement on a pas pu atteindre cet objectif. On a chuté jusqu’à 2000 tonnes par année. Actuellement on peine à atteindre 5000 tonnes malgré tout les efforts déployés alors que les besoins de poisson au Bénin sont estimés à plus de 200.000 tonnes par année. Il y a la pêche qui fournit environ 80.000 tonnes de poisson par an mais tout le reste est importé. Donc la production aquacoles béninoise est encore faible mais il y a de l’espoir parce que les acteurs sont très bien organisés maintenant. On a d’ailleurs l’Interprofession poisson d’élevage au Bénin (IPEB) qui est très active et on a le soutien du ministère de l’agriculture et de l’élevage, des autres structures spécialisées dans la filière, beaucoup d’efforts sont déployés et on espère que d’ici 2026 ; 2030, on pourra atteindre les 20.000 tonnes par année.
Rédaction : Parlez nous à présent des problèmes auxquels l’aquaculture est confrontée au Bénin.
Spécial : L’aquaculture au Bénin est confrontée à beaucoup de problèmes. Le principal problème pour le développement de cette filière, c’est l’indisponibilité d’aliments performants à coût réduit. Notre aquaculture est très dépendant des intrants importés surtout des aliments alors que l’alimentation dans l’exploitation piscicole, c’est 40 à 70% du coût de production. Étant donné qu’on a pas d’aliments performants localement on est obligé d’importer les aliments aquacoles des pays de l’Europe, d’Asie pour pouvoir nourrir les poissons ici or ces aliments ne sont pas souvent disponibles et les coûts ne sont pas accessibles à tous. Il y a également le problème lié à la rareté des souches. Voyez vous, les principales espèces que nous utilisons en aquaculture au Bénin, sont le Tilapia (les carpes) ; et les Clarias ( Silure ou poisson chat). Et pour ces espèces surtout pour le Tilapia, nous avons un sérieux problèmes de souches. Il y en a plusieurs mais celles qui sont vraiment performantes sont rares. Toutes fois le gouvernement et les structures mises en place, nous aides déjà dans ce sens en subventionnant les aliments performant et important des souches géniteurs qui sont distribués à un certain nombre de pisciculteurs dans le pays. Mais il faut penser à produire des aliments performant locales dans le pays pour ne plus avoir à les importer et à penser à la diversification des souches, c’est-à-dire de ces espèces, penser à d’autres espèces soit locales ou importé qui peuvent être adaptés aux eaux pour promouvoir les exploitations piscicoles.
Rédaction : Étant du domaine, quelles sont les actions que vous menez dans ce sens pour y remédier ?
Spécialiste : Moi de ma position de chercheur et de directeur de laboratoire, je fais beaucoup de choses. Par exemple, mon laboratoire est impliqué avec l’appui du Fond national pour la recherche scientifique et de l’innovation technique du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Nous sommes impliqués dans un programme de mise au point d’aliments performants pour l’élevage du Tilapia et du Clarias. Ce programme a démarré depuis 2022 et nous sommes à la phase finale de ce programme avec des résultats qui sont probants. Et il y a d’autres laboratoire de recherche de l’université de Parakou et d’Abomey- Calavi qui sont également accompagnés par ce programme toujours pour le développement de cette filière. Donc en tant que chercheur, en tant que universitaire, nous savons que nous avons un rôle à jouer, et nous jouons pleinement notre partition. Nous faisons aussi assez de recherches par rapport à la sélection et à la diversification des souches mais nous sollicitons encore beaucoup de moyens pour pouvoir avancé dans ce domaine. Je suis également très active dans Mon ONG Aquaculture et développement durable dont je suis le Président depuis 2008 et on travaille beaucoup avec les pisciculteurs du Bénin et avec les différents acteurs pour le développement de l’aquaculture au Bénin.
Rédaction : Pour finir, quelles autres solutions pouvez vous proposer au gouvernement pour une bonne évolution de l’aquaculture au Bénin ?
Spécialiste : Dans une vision prospective, pour atteindre un développement tel que nous le souhaitons, l’ultime proposition que je peux faire aux décideurs politiques pour le moment, c’est de penser à créer une agence nationale d’aquaculture comme l’ont fait beaucoup de pays de la sous région (Guinée, Sénégal…). Au lieu que notre aquaculture soit gérée par la direction de la production halieutique qui fait beaucoup plus dans la pêche, il faut qu’au niveau national, on puisse penser à la création d’une agence nationale d’aquaculture et cette agence aura les compétences, l’autonomie nécessaires pour conduire un certain nombre de programmes et de projets spécifiques en aquaculture afin que les actions soient cordonnées et cohérentes car, aujourd’hui sur le plan institutionnel, l’aquaculture est gérée par beaucoup de secteurs et de directions ce qui fait que c’est pas efficace. C’est vrai qu’il y a déjà un programme national de développement de l’aquaculture mais il faut carrément une agence qui sera dotée de moyens et aura une autonomie pour travailler en synergie avec les chercheurs et les autres acteurs du secteur piscicole notamment les producteurs, les ONG, etc…pour que nous puissions développer efficacement cette filière.
