INTERDICTION DE TV5 MONDE AU BURKINA : Quand le récit sécuritaire devient un enjeu de pouvoir

Le Burkina Faso poursuit son offensive contre certains médias internationaux. Après Radio France Internationale et France 24, c’est désormais TV5 Monde qui est frappée d’interdiction de diffusion pour « désinformation » et « apologie du terrorisme » dans sa couverture des violences jihadistes au Burkina Faso et au Mali voisin.

Au-delà de la sanction contre une chaîne française, cette décision révèle surtout une évolution profonde dans la gestion de l’information par les autorités de transition burkinabè. Dans un contexte de guerre contre le terrorisme, le contrôle du récit sécuritaire semble désormais devenir un enjeu stratégique majeur.

Depuis l’arrivée au pouvoir des militaires, le régime de Ibrahim Traoré a construit une grande partie de sa communication autour du discours souverainiste. Rupture avec l’influence occidentale, dénonciation du néocolonialisme, affirmation d’une autonomie stratégique : ces éléments occupent désormais une place centrale dans la narration politique officielle.

Dans cette logique, les médias occidentaux critiques apparaissent progressivement comme des acteurs perçus avec méfiance par les autorités. Le pouvoir estime que certains traitements médiatiques donnent une image dégradée de la lutte engagée contre le terrorisme et participent à fragiliser la mobilisation nationale.

Mais cette posture soulève aussi une autre interrogation plus sensible : le Burkina Faso accepte-t-il encore les analyses qui questionnent l’efficacité de ses nouveaux choix géopolitiques, notamment son rapprochement avec la Russie ?

Car depuis plusieurs mois, la coopération sécuritaire russe est présentée comme une alternative stratégique aux anciens partenariats militaires occidentaux. Pourtant, sur le terrain sahélien, la situation sécuritaire demeure particulièrement complexe.

Au Mali voisin, également engagé dans un rapprochement étroit avec Moscou, plusieurs zones continuent d’être confrontées à des violences jihadistes persistantes. Des informations évoquant des repositionnements ou des replis de partenaires russes dans certaines localités ont également alimenté les débats ces derniers mois.

Dans ce contexte, certaines analyses médiatiques ou internationales qui mettent en lumière les limites de cette coopération sécuritaire semblent de plus en plus mal perçues par les pouvoirs sahéliens.

La question devient alors délicate : la lutte contre la « désinformation » vise-t-elle uniquement la protection de la souveraineté nationale, ou traduit-elle aussi une volonté de verrouiller les récits susceptibles d’affaiblir la crédibilité du nouveau partenariat stratégique porté par les autorités ?

Le défi est d’autant plus sensible que les transitions militaires sahéliennes ont largement fondé leur légitimité sur la promesse d’une amélioration de la situation sécuritaire. Dans ce cadre, la maîtrise de la communication devient un instrument politique essentiel.

Pour les autorités, il s’agit de préserver l’unité nationale, éviter la démoralisation et empêcher ce qu’elles considèrent comme des campagnes informationnelles hostiles. Mais pour les défenseurs de la liberté de la presse, la multiplication des interdictions de médias étrangers nourrit le risque d’un rétrécissement progressif de l’espace critique.

Entre souveraineté informationnelle et contrôle du discours public, le Burkina Faso avance désormais sur une ligne particulièrement sensible.

Car dans les guerres modernes, le combat ne se joue plus uniquement sur le terrain militaire. Il se joue aussi dans la bataille des récits. Et au Sahel, cette bataille devient de plus en plus visible.

Patrice BIAOU

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