Les cartes oracles, le tarot, les cartes divinatoires chinoises, l’astrologie, la numérologie, la cristallomancie, l’ornithomancie, la géomancie…tellement de pratiques ont vu le jour avec pour but : trouver des réponses aux problèmes des humains. Dans cette liste qui ne cesse de s’allonger, figure une dont les origines remontent à des centaines d’années : le fâ. Au XVIIIe siècle, cette pratique a fouillé la terre des agojié et aujourd’hui, à travers des études réalisées par des maîtres fâ, il a été démontré qu’elle contient tout ce qui a existé, tout ce qui existe et tout ce qui existera. Voyage vers un monde mystérieux.
« bokonon abla misa, wa yi mi man yi houé », « boko Lègba ». Dans une pièce calme, dans une maison situé dans la localité de Zinvié, le prête fâ en prononçant ces paroles, parfois à l’ombre d’un arbre ou dans une cour familiale, installe un silence. Face à son consultant, le bokonon a saisi son opèlè, ce chapelet divinatoire composé de huit demi-coques reliées entre elles. Dans d’autres cas, il a utilisé les iklin, des noix sacrées de palmier. Puis est venu le geste. L’opèlè a été lancé ou les iklin ont été manipulés selon un rituel précis, et les signes sont apparus. Le bokonon les a observés, les a interprétés et les a reliés à un vaste corpus de récits, de symboles et d’enseignements transmis depuis des générations. Au Bénin, cette scène s’est répétée chaque jour. Des milliers de personnes ont consulté le fâ avant un mariage, un voyage, un investissement, une construction, une cérémonie ou encore le lancement d’un projet professionnel. Mais que se passe-t-il réellement pendant une consultation ? Contrairement à certaines idées reçues, le ifâ ne s’est pas limité à une simple consultation. Il constitue une connaissance, une science, un apprentissage. Pour le prêtre fâ Cosme HINDEME : « Le afân est une science à la portée de tout individu. » Abordant le sujet dans le même sens, le professeur et directeur du Laboratoire d’études africaines et de recherche sur le fâ, Mahugnon Kakpo, a affirmé dans une vidéo publiée sur la chaîne YouTube de Bénin TV/SRTB : « L’apprentissage d’une telle science se fait sur plusieurs années. ». Sylvain KUASSI, spécialiste des arts divinatoires à travers la chaîne YouTube LaPhe a affirmé que le fâ est l’exercice du pouvoir divin par excellence. Il a poursuivi son explication d’un ton rassurant : « À travers le ifâ, Dieu a donné la possibilité d’interroger les étoiles ». Lors d’un entretien réalisé après une consultation, le prêtre fâ Cosme HINDEME a expliqué la grandeur de cette science tout en montrant que les quatre premiers odù (signes en français) qui composent les seize signes mères représentent les quatre points cardinaux. Dans son explication, il a montré que le fâ est un véritable système de connaissance, une grille de lecture du monde, de la vie et du destin humain. Devant ce gigantesque tableau, craie à la main, comme un professeur qui transmet le savoir, il a démontré que le afân constitue le canal par lequel on accède à l’intelligence infinie et que son rôle ne se limite pas uniquement à annoncer l’avenir. « Il éclaire les causes, corrige les déséquilibres et oriente les choix. Cette science ne se limite pas à la connaissance des signes » a-t-il ajouté. Le prêtre fâ Cosme HINDEME a mis l’accent sur la connaissance des « èsè ifâ » (les paroles sacrées en langue yoruba), des « itan Ifâ » ou « fagléta » (les légendes), des « orin ifâ », encore appelés en fongbé « fahan » (les chants sacrés), sans oublier les « vɔ » (sacrifices en fongbé). Cependant, le fâ ne se limite pas uniquement aux chants. C’est également un système de combinaisons.
Le Fa, une connaissance dense
Dans les familles béninoises, il n’est pas rare qu’une personne consulte le ifâ avant de se marier afin de vérifier si l’union est favorable. D’autres sollicitent l’avis du fâ avant un départ à l’étranger ou avant d’investir dans une activité économique. Pour les adeptes, il ne s’agit pas uniquement de prédire l’avenir, mais d’identifier les obstacles éventuels et les dispositions à prendre. Une fois la question posée, le bokonon procède à la consultation. Il manipule les ikin selon un protocole rigoureux afin de faire apparaître des combinaisons de traits. À chaque lancer, correspond une configuration particulière. Ces configurations donnent naissance à ce que l’on appelle les signes ou odù. Chaque signe possède sa propre signification et renvoie à un ensemble d’enseignements, de récits, de proverbes et de recommandations. Le cœur du afân repose sur un système composé de 256 signes. À la base se trouvent 16 signes principaux. Chacun d’eux peut être combiné avec les quinze autres ainsi qu’avec lui-même. Le résultat est un ensemble de 256 combinaisons. Chaque odù contient des récits, des prescriptions, des interdits, des conseils moraux et des enseignements philosophiques. Certains bokonon parlent même d’une encyclopédie vivante transmise oralement depuis des siècles. La richesse du système réside précisément dans cette capacité à relier chaque situation humaine à un récit ou à un enseignement particulier. Au centre de cette tradition se trouve orunmila. Pour le professeur Mahugnon KAKPO, orunmila est considéré comme « la divinité de la sagesse, de la connaissance et de la divination ». Il est celui qui connaît le destin des êtres humains et également présenté comme le témoin de la création et le gardien des secrets du monde. Le bokonon Adjagnon dans l’émission NouYouin a qualifié cette divinité de « ékédji olodumaré » (en yoruba) qui signifie « le second de Dieu ». Pendant la consultation, le bokonon cherche à accéder à cette connaissance afin d’éclairer une situation particulière. Pour les adeptes, le fâ constitue ainsi le principal moyen d’entrer symboliquement dans le royaume du savoir d’orunmila. Les pratiquants de cette science attribuent à ce système une portée qui dépasse largement la simple divination. Selon eux, il contient des réponses aux grandes questions de l’existence : la naissance, la vie, la mort, la santé, le pouvoir, la justice, les relations humaines, l’organisation sociale et la spiritualité. Tous ces sujets sont abordés à travers les récits associés aux différents signes. Pour certains spécialistes, il représente une véritable philosophie du monde. D’autres vont plus loin et affirment qu’il renferme les fondements de plusieurs disciplines modernes. L’un des aspects souvent mis en avant concerne la structure mathématique du système. Le prêtre fa Cosme Hindé a affirmé : « Le afân repose sur des combinaisons binaires. Les signes sont constitués de doubles colonnes de traits. » Cette logique de combinaison rappelle certains principes utilisés en mathématiques et en informatique. Des chercheurs ont établi des parallèles entre la structure du fâ et certains systèmes algébriques ou binaires. Ces rapprochements alimentent l’idée, largement répandue parmi les adeptes, que le fâ contient une forme ancienne de raisonnement mathématique. Pour le chercheur Gratien AHOUANMENOU, « l’écran d’affichage appelé Chapelet divinatoire, constitué de 8 démi-éléments est la représentation de l’octet. Le code binaire vient système ifâ ». Un principe reconnu par l’économiste et polytechnicien Jacques ATTALI. Toutefois, les spécialistes universitaires soulignent généralement qu’il faut distinguer les similitudes structurelles des démonstrations scientifiques proprement dites. Dans l’univers du afân, l’espace possède également une dimension symbolique importante. Les orientations cardinales interviennent dans plusieurs rituels et interprétations : le Nord, le Sud, l’Est et l’Ouest. Ces directions peuvent être associées à des forces particulières, à des dieux ou à des prescriptions spécifiques selon les traditions locales. Cette présence des points cardinaux illustre la volonté du système de relier l’être humain à son environnement physique et spirituel. En effet, cette pratique ne fonctionne pas isolément. Il s’inscrit dans un ensemble plus vaste de croyances et de pratiques. Les consultations évoquent fréquemment différentes dieux du panthéon vodun, parmi lesquelles : Lègba, gardien du seuil ; Sakpata, dieu symbolisant de la terre ; Hêviosso, dieu symbolisant du feu ; Dan, dieu symbolisant de l’air et Tohossou, dieu symbolisant de l’eau. Selon le signe révélé lors de la consultation, certaines divinités peuvent être mentionnées ou sollicitées afin de résoudre le problème du consultant.
La géomancie du golfe de guinée : Une connaissance ouverte à tous ?
La question revient régulièrement : tout le monde peut-il accéder cette connaissance ? La réponse dépend du niveau de connaissance recherché. D’un côté, toute personne peut consulter un bokonon. Il n’existe aucune obligation d’être initié pour demander une consultation. Hommes, femmes, jeunes, personnes âgées, croyants ou non peuvent solliciter le ifâ. C’est le cas d’un jeune homme de vingt-trois ans qui a souhaité garder l’anonymat : « Je suis en mesure d’effectuer certaines consultations et de les interpréter. » Mais, de l’autre côté, comprendre en profondeur les 256 signes représente un tout autre défi. Devenir bokonon nécessite généralement une initiation et cette formation peut durer plusieurs années. L’apprenti doit mémoriser les signes, apprendre les récits, maîtriser les invocations, comprendre les règles rituelles et interpréter les symboles. Ensuite, la transmission s’effectue principalement de manière orale. Le savoir passe du maître à l’élève. Pour les initiés, le fâ n’est pas simplement un outil de consultation. Il constitue une discipline intellectuelle exigeante qui demande rigueur, mémoire et expérience. Au-delà de son aspect religieux, le fâ est également reconnu comme un patrimoine culturel majeur. En 2008, l’UNESCO a inscrit le système divinatoire du afân sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Cette reconnaissance souligne son importance historique et culturelle. Elle met également en lumière la richesse des connaissances accumulées au fil des siècles. Parmi les structures qui contribuent aujourd’hui à la transmission de ce savoir figure le « Ilè Ifâ Orisha », du prête fâ Cosme HINDEME. La transmission du savoir du fâ apparaît donc comme un simple apprentissage. Pour d’autres et une catégorie pense qu’il faut une initiation pour être accepter par le fâ.
Souvenir ZANNOU
