Le Niger accorde 45 jours à la CNPC, à WAPCO et à la SORAZ pour répondre à plusieurs exigences portant sur le rapatriement des recettes pétrolières, les recrutements locaux et l’approvisionnement du marché intérieur. Au cœur du bras de fer, plus de 3 000 milliards de FCFA de recettes d’exportation que les autorités affirment ne pas avoir été rapatriés, alors que le pays fait face à des difficultés persistantes d’approvisionnement en carburant.
Le ton se durcit entre Niamey et ses partenaires chinois du secteur pétrolier. Le 13 octobre 2026, le comité de négociation nigérien a accordé un délai de 45 jours à la China National Petroleum Corporation (CNPC), à la West African Oil Pipeline Company (WAPCO) et à la Société de raffinage de Zinder (SORAZ) pour remédier aux manquements relevés par les autorités. Les exigences portent notamment sur les recettes issues des exportations de pétrole brut, l’emploi des travailleurs nigériens et le fonctionnement de la chaîne nationale d’approvisionnement.
Pour les autorités, le partenariat pétrolier ne saurait se limiter à l’exploitation des ressources et à l’exportation du brut. Il doit également contribuer aux recettes publiques, à la création d’emplois nationaux et à la satisfaction des besoins énergétiques du pays. Cinq mois après la signature d’un protocole censé améliorer les relations entre les parties, Niamey attend désormais des résultats concrets.
Le principal point de friction concerne les recettes pétrolières. Selon le comité de négociation nigérien, plus de 3 000 milliards de FCFA issus des exportations de pétrole brut n’auraient pas été rapatriés depuis le début des exportations en avril 2024. Le ministre des Affaires étrangères, Bakary Yaou Sangaré, qui préside le comité, a indiqué que seuls 105 milliards de FCFA auraient été rapatriés sur la période considérée.
D’après les explications avancées par les autorités, cette somme correspond au reliquat revenant à l’État après le remboursement d’un prêt de 400 millions de dollars contracté en 2024, auquel 80 % des recettes avaient été affectées. Le ministre estime que cette situation aurait privé le Trésor public de 17,4 milliards de FCFA et les banques nigériennes de ressources financières importantes.
Ces montants, qui restent à examiner à la lumière des documents financiers et des explications des entreprises concernées, placent la question du rapatriement des recettes au centre du différend. Pour Niamey, il s’agit de garantir que les revenus tirés des exportations contribuent effectivement au financement de l’économie nationale. Les autorités demandent notamment la mise en œuvre de la solution proposée par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et le respect des règles applicables aux opérations financières.
Le deuxième sujet de tension porte sur l’emploi des Nigériens. Le protocole signé le 18 mai 2026 prévoyait le lancement des recrutements dès sa signature ainsi qu’un programme de nigérianisation sur quatre ans. L’objectif affiché était de favoriser le remplacement progressif des travailleurs expatriés par des salariés nationaux, tout en permettant le transfert des compétences nécessaires au fonctionnement des installations pétrolières.
Or, selon le comité de négociation, les recrutements attendus n’ont pas démarré comme prévu. Quelque 558 travailleurs expatriés seraient employés sur les sites exploités par la CNPC. Les autorités réclament désormais des plans de recrutement précis et des audits des ressources humaines afin de vérifier les effectifs, les postes occupés et les perspectives d’intégration des travailleurs nigériens.
Dans une industrie qui exige des compétences techniques spécialisées, le recours à des experts étrangers peut répondre à des besoins opérationnels réels. Mais il ne saurait dispenser les entreprises de préparer la relève nationale. Pour Niamey, l’enjeu est de transformer l’exploitation pétrolière en une source durable d’emplois qualifiés et de transfert de savoir-faire.
Ce différend s’inscrit dans une relation déjà marquée par des tensions. En mars 2025, les autorités nigériennes avaient ordonné aux dirigeants des trois sociétés de quitter le pays sous 48 heures, leur reprochant notamment des manquements liés au contenu local. Un comité de négociation avait ensuite été mis en place en juillet 2025. Le protocole de mai 2026 devait permettre de rétablir le dialogue et de définir de nouvelles obligations.
Mais l’approvisionnement du marché intérieur constitue un autre motif de préoccupation. Alors que le Niger exporte une importante partie de son pétrole brut, les pénuries de carburant continuent de perturber les déplacements et les activités économiques. Le comité de négociation attribue une partie des difficultés à la baisse de production de la SORAZ, qui fonctionnerait autour de 15 000 barils par jour, contre une capacité nominale de 20 000 barils.
Cette situation met en évidence les limites d’un système dans lequel les exportations de brut ne garantissent pas automatiquement la disponibilité des produits raffinés sur le marché national. La capacité de raffinage, les volumes livrés à la SONIDEP, les importations et la distribution déterminent également la régularité de l’approvisionnement. Pour les consommateurs et les entreprises, la question est simple : les ressources pétrolières du pays peuvent-elles répondre durablement aux besoins de la population ?
Le protocole du 18 mai 2026 prévoyait également un accord de principe sur une participation de 45 % de l’État nigérien dans WAPCO, ainsi qu’une réduction du tarif de transport du pétrole brut par l’oléoduc vers le Bénin, de 27 à 15 dollars par baril. Ces engagements touchent directement aux conditions économiques dans lesquelles le pétrole nigérien est acheminé vers les marchés d’exportation.
Les exigences formulées en octobre vont plus loin. Le comité réclame notamment des états rectifiés concernant le rapatriement des recettes, des recrutements effectifs, des audits des ressources humaines et une certification indépendante des réserves du bloc pétrolier d’Agadem. Selon les autorités, ces réserves n’auraient pas fait l’objet d’une certification par un cabinet indépendant depuis 2008. Une telle vérification permettrait de disposer d’une évaluation indépendante des ressources et de mieux éclairer les décisions liées à leur exploitation.
À ces différends s’ajoute un incident signalé depuis le 25 septembre au puits Goumeri W8, dans le bloc d’Agadem exploité par la CNPC. Une fuite de pétrole brut et de gaz y aurait été constatée. Le ministère nigérien du Pétrole a qualifié l’événement d’exceptionnel, tandis qu’une enquête doit permettre d’en déterminer les causes et les responsabilités.
En accordant 45 jours aux trois entreprises, Niamey place désormais ses partenaires devant un calendrier précis. À l’échéance, les autorités ont annoncé qu’elles tireraient toutes les conséquences du respect ou non des exigences formulées. Reste à savoir quelles mesures seront effectivement prises et comment les sociétés concernées répondront aux griefs qui leur sont adressés.
Au-delà du bras de fer avec les entreprises chinoises, l’enjeu est celui de la maîtrise économique des ressources nationales. Pour le Niger, la souveraineté pétrolière ne se mesure pas uniquement au volume de brut extrait ou exporté. Elle se juge aussi à la capacité de l’État à mobiliser les recettes qui lui reviennent, à favoriser l’emploi de ses citoyens et à garantir un approvisionnement régulier du marché intérieur. Après les accords et les engagements, Niamey réclame désormais des résultats vérifiables.
