Malgré une production pétrolière estimée à 110 000 barils par jour, le Niger fait face à une pénurie persistante de carburant qui touche désormais Niamey. Avec un déficit de 196,62 millions de litres de supercarburant sur les huit premiers mois de 2026, la crise met à l’épreuve les ambitions de souveraineté énergétique du général Abdourahamane Tiani et soulève des interrogations sur la maîtrise nationale de la production, du raffinage et de la distribution.
Le paradoxe est difficile à ignorer. Le Niger possède du pétrole, dispose d’une raffinerie et exporte une part importante de sa production. Pourtant, depuis plusieurs mois, les pénuries de carburant perturbent les activités économiques et compliquent les déplacements des populations. À Niamey, les files d’attente s’allongent devant les stations-service, tandis que les ruptures d’approvisionnement plongent les consommateurs dans l’incertitude. Pour un pouvoir qui a placé la souveraineté nationale au cœur de son discours, la situation constitue un sérieux test de crédibilité.
Les chiffres communiqués par le ministre du Pétrole, Hamadou Tini, donnent la mesure de la crise. Sur les huit premiers mois de 2026, le déficit de supercarburant a atteint 196,62 millions de litres, dépassant celui enregistré sur l’ensemble de l’année 2025. Le gasoil affiche également un déficit de 52,60 millions de litres sur la même période. Ces données traduisent un déséquilibre préoccupant entre les volumes disponibles et les besoins du marché national.
Depuis avril, plusieurs régions ont été confrontées à des difficultés d’approvisionnement. À Agadez, dans le nord du pays, les pénuries ont affecté les activités économiques et les déplacements. À Diffa et à Maradi, les autorités ont dû prendre des mesures pour encadrer la distribution et lutter contre les ventes irrégulières. Fin septembre, les difficultés d’approvisionnement de la région d’Agadez étaient toujours signalées. À la mi-octobre, Niamey a été gagnée à son tour par les tensions, avec des files d’attente et des stations-service confrontées à des ruptures de stock.
Pour les conducteurs de taxi, les transporteurs, les commerçants et les travailleurs, la recherche du carburant devient une contrainte quotidienne. Les conséquences dépassent les seules stations-service : elles menacent la mobilité, renchérissent les coûts de certaines activités et alimentent le mécontentement. Dans un pays où les revenus de nombreux ménages restent limités, chaque difficulté supplémentaire d’accès à l’essence pèse sur le quotidien.
Face à la situation, le gouvernement a annoncé plusieurs mesures, dont la restriction des exportations de carburants raffinés afin de privilégier le marché intérieur. Un dispositif de coordination a également été engagé pour sécuriser l’approvisionnement et apurer les dettes entre les acteurs du secteur. Mais ces décisions peinent à dissiper les inquiétudes tant que les volumes disponibles ne répondent pas suffisamment à la demande.
Le Niger produit environ 110 000 barils de pétrole brut par jour, selon les chiffres relayés sur le secteur. Une grande partie, estimée à 90 000 barils, est destinée à l’exportation par l’oléoduc reliant le Niger au Bénin. Les quelque 20 000 barils restants sont orientés vers la Société de raffinage de Zinder (SORAZ). Cette répartition pose une question centrale : comment un pays producteur peut-il continuer à connaître une pénurie aussi importante de produits pétroliers sur son propre marché ?
La réponse tient notamment aux capacités de raffinage et à l’organisation de la chaîne d’approvisionnement. La SORAZ ne transforme pas nécessairement chaque jour la totalité de sa capacité théorique. Les livraisons de produits raffinés doivent ensuite être prises en charge par la Société nigérienne des produits pétroliers (SONIDEP), chargée d’approvisionner le marché. Or, les volumes disponibles restent insuffisants au regard des besoins, tandis que les difficultés financières et les dettes entre les structures du secteur compliquent la circulation des produits.
À ces contraintes s’ajoute une question politiquement sensible : celle du contrôle des ressources pétrolières. À Agadem, la China National Petroleum Corporation (CNPC) détient 65 % des parts, contre 15 % pour l’État nigérien et 20 % pour la société taïwanaise CPC. À la SORAZ, l’entreprise chinoise possède 60 % du capital, tandis que l’État nigérien en détient 40 %.
Ces participations majoritaires donnent à la CNPC une place déterminante dans l’exploitation pétrolière et le raffinage au Niger. Elles interrogent sur la marge de manœuvre de l’État pour orienter les décisions stratégiques de ces entreprises en fonction des priorités nationales. Toutefois, elles ne suffisent pas, à elles seules, à démontrer que le partenaire chinois est responsable des pénuries actuelles. Les difficultés d’approvisionnement impliquent aussi la production de produits raffinés, les importations, la distribution, les stocks et les relations financières entre les opérateurs.
C’est précisément cette distinction qui donne toute sa portée au débat sur la souveraineté énergétique. Posséder une ressource naturelle ne signifie pas nécessairement maîtriser l’ensemble de la chaîne qui permet de la transformer en un produit accessible aux citoyens. La souveraineté suppose également de disposer des capacités techniques, financières et logistiques nécessaires pour assurer un approvisionnement régulier du marché intérieur.
Depuis son arrivée au pouvoir, le général Abdourahamane Tiani a fait de la reprise en main des ressources nationales et de la rupture avec certains partenaires traditionnels des éléments majeurs de son discours politique. La persistance des pénuries place désormais cette ambition face aux réalités. Le limogeage du directeur général de la SONIDEP, début octobre, a également attiré l’attention sur les tensions au sein du secteur, même que les motifs de cette décision n’ont pas été publiquement précisés.
Pour le pouvoir nigérien, l’urgence est donc double : rétablir un approvisionnement suffisant et démontrer que les ressources nationales peuvent répondre davantage aux besoins de la population. Les annonces et les mesures administratives ne pourront durablement convaincre que si elles se traduisent par une amélioration visible dans les stations-service.
Le Niger a du pétrole. Il dispose d’une raffinerie et exporte son brut. Pourtant, des citoyens continuent d’attendre devant des pompes parfois vides. Entre les ambitions affichées de souveraineté et les difficultés vécues au quotidien, l’écart demeure considérable. Et tant que la richesse pétrolière ne garantira pas un accès régulier au carburant, le gouvernement de Tiani restera confronté à une question fondamentale : à quoi sert la souveraineté énergétique si elle ne se traduit pas concrètement dans la vie des Nigériens ?
Patrice BIAOU
