Paiements transfrontaliers, cryptomonnaies, sociétés écrans et or : lancée fin 2024 à Moscou, la plateforme A7 s’impose comme l’un des rouages de l’écosystème financier parallèle développé par la Russie pour maintenir ses échanges internationaux malgré les sanctions occidentales.
Lancée à Moscou fin 2024, A7 affirme désormais traiter près de 20 % des paiements liés au commerce extérieur russe, soit plus de 100 milliards de dollars par an. Des chiffres difficiles à vérifier indépendamment, mais qui donnent la mesure des ambitions de cette plateforme spécialisée dans les paiements transfrontaliers. Selon plusieurs enquêtes et analyses, son dispositif permet notamment à des entreprises russes de régler des fournisseurs étrangers en combinant mécanismes bancaires, cryptomonnaies et sociétés intermédiaires établies dans plusieurs pays.
Derrière A7 se trouve un tandem pour le moins singulier : l’homme d’affaires moldave Ilan Shor et la banque publique russe Promsvyazbank (PSB), établissement impliqué dans le financement du complexe militaro-industriel russe. Sanctionnée par les Occidentaux et exclue du réseau Swift après l’invasion de l’Ukraine, la banque détient 49 % d’A7. Shor, condamné en Moldavie à 15 ans de prison pour escroquerie et blanchiment d’argent, a quitté son pays avant de s’installer en Russie, où il a obtenu la nationalité russe.
Le soutien du Kremlin confère au projet une dimension stratégique. En septembre 2025, Vladimir Poutine a participé, en visioconférence, à l’inauguration d’une agence d’A7 à Vladivostok. La plateforme ne se limite désormais plus au transfert d’argent : elle cherche à mettre en place des circuits financiers capables de fonctionner à l’écart des principaux réseaux occidentaux.
Au cœur de ce dispositif figure l’A7A5, un crypto-actif indexé sur le rouble et adossé à des dépôts détenus par Promsvyazbank. Le mécanisme permet de convertir des roubles en actifs numériques, puis de les échanger contre des cryptomonnaies utilisables dans les transactions internationales. Les détenteurs d’A7A5 peuvent notamment les convertir en stablecoins, comme le Tether. Selon Elliptic, le volume des transactions liées à cet actif avait dépassé 40 milliards de dollars en juillet 2025, avec des volumes quotidiens supérieurs au milliard de dollars.
La blockchain n’est toutefois qu’une partie du dispositif. A7 s’appuie également sur un réseau de sociétés écrans implantées notamment au Kirghizstan, aux Émirats arabes unis et à Hong Kong. Des investigations de l’Open Source Centre et de TRM Labs ont identifié au moins dix sociétés présentant de forts indices de liens avec ce réseau. Certaines transactions auraient même utilisé l’intelligence artificielle pour dissimuler la nature réelle des marchandises achetées. En mars 2025, une société écran kirghize aurait ainsi transféré un million de dollars à un fournisseur chinois pour des produits officiellement présentés comme du polish automobile, des sièges pour enfants et des accessoires automobiles. Les investigations citées estiment qu’il s’agissait en réalité de composants susceptibles d’être utilisés dans la fabrication de drones.
La Chine occupe une place centrale dans cette architecture. Pékin est devenu le principal partenaire commercial de Moscou depuis le début de la guerre en Ukraine, tandis que le yuan s’est imposé dans les échanges russes. Selon les données communiquées par A7, environ 65 % des paiements effectués sur son réseau seraient libellés en monnaie chinoise. Des analyses de blockchain font également apparaître des connexions entre certaines adresses associées à A7 et des entreprises situées en Chine, en Asie du Sud-Est ou en Afrique du Sud, impliquées dans l’acquisition de composants électroniques, d’équipements à double usage ou de services de transport.
Désormais, A7 ne cache plus ses ambitions. À Moscou, la société cible les entreprises et les particuliers en se présentant comme une alternative russe aux grands opérateurs internationaux de transfert d’argent. Le contournement des sanctions est même devenu un argument commercial. Lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, en juin, son stand mettait en scène la capacité de la plateforme à « rebondir » face aux restrictions occidentales.
L’offensive se veut également internationale. A7 affirme être présente dans une centaine de pays et avoir ouvert des bureaux au Nigeria et au Zimbabwe, avec des projets d’expansion au Moyen-Orient et en Amérique latine. L’objectif affiché est de bâtir une infrastructure financière moins dépendante du dollar, de Washington et des institutions occidentales.
Le projet s’étend enfin à l’or. A7 prévoit de développer, avec le ministère russe des Finances et Promsvyazbank, une plateforme permettant aux particuliers et aux entreprises d’acheter directement du métal précieux. À terme, la société envisage également des actifs numériques adossés à l’or et destinés aux transactions internationales.
De la cryptomonnaie au yuan, des sociétés écrans aux métaux précieux, A7 apparaît ainsi comme l’un des instruments de la stratégie russe visant à réduire sa dépendance aux circuits financiers occidentaux. Reste à savoir jusqu’où cette architecture parallèle pourra s’étendre et quelle efficacité elle conservera face au renforcement des mécanismes internationaux de contrôle et de sanctions.
Patrice BIAOU
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