Trois combattants russes présentés comme membres de l’Africa Corps auraient été tués lundi 7 septembre près de Kaka, dans la région de Mopti, lors d’une embuscade attribuée au JNIM. Des images de corps présentés comme ceux de membres du contingent russe ont circulé sur les réseaux sociaux. Si les circonstances exactes et le bilan doivent encore être établis avec prudence, cette nouvelle attaque vient surtout rappeler une réalité embarrassante pour Moscou : les renforts russes déployés au Mali ne parviennent toujours pas à imposer le rapport de force promis face aux groupes armés.
Kaka n’est pas seulement une nouvelle attaque contre une patrouille. Elle s’inscrit dans une succession d’incidents qui, depuis plusieurs années, mettent à l’épreuve la stratégie sécuritaire bâtie par Bamako autour de son rapprochement avec Moscou. De Tinzaouaten au centre du pays, les combattants russes ont eux-mêmes subi des pertes, tandis que les groupes jihadistes continuent de démontrer leur capacité à frapper les forces maliennes et leurs alliés.
Le symbole est lourd. L’Africa Corps était censé contribuer à renforcer les capacités opérationnelles des Forces armées maliennes, à sécuriser les axes stratégiques et à permettre à l’État de reprendre durablement le contrôle de son territoire. Or, sur le terrain, les embuscades persistent, les convois restent vulnérables et les zones rurales demeurent difficiles à contrôler.
L’épisode de Tinzaouaten, en juillet 2024, demeure à cet égard un tournant. Une colonne composée de combattants maliens et russes y avait subi de lourdes pertes face aux combattants touaregs. Le bilan exact reste disputé selon les sources, mais l’ampleur de la défaite avait révélé une faiblesse majeure : la présence de combattants russes ne garantissait nullement la supériorité militaire attendue.
Depuis, d’autres pertes russes ont été rapportées dans différentes zones du pays, notamment dans le centre. À chaque fois, le même problème revient : Moscou dispose de combattants expérimentés et d’une capacité militaire importante, mais cette puissance ne suffit pas à neutraliser un adversaire qui maîtrise parfaitement le terrain, les réseaux locaux et les méthodes de guérilla.
C’est précisément là que le pari russe commence à montrer ses limites.
Car la question fondamentale n’est pas de savoir si des Russes peuvent être tués au combat. Ils le peuvent, comme n’importe quelle force engagée dans une guerre asymétrique. La vraie question est celle du rendement stratégique de leur présence. Après plusieurs années de coopération militaire, le Mali est-il devenu suffisamment plus sûr pour justifier le coût humain et politique de cette alliance ?
La réponse est loin d’être évidente.
Le JNIM conserve une capacité d’action importante dans le centre et d’autres parties du territoire malien. Les attaques contre les forces de sécurité se poursuivent. Les populations restent exposées aux violences. Et les FAMa continuent de payer un lourd tribut dans les opérations de sécurisation.
Dans ces conditions, la présence russe apparaît davantage comme un multiplicateur de force que comme la solution miracle qui avait parfois été promise. Elle peut soutenir certaines opérations, fournir de l’expérience et renforcer ponctuellement les capacités de Bamako. Mais elle ne règle ni la faiblesse du maillage territorial de l’État, ni la difficulté à contrôler durablement les zones rurales, ni les causes profondes de l’enracinement des groupes armés.
Plus préoccupant encore, la stratégie militaire semble incapable de transformer les victoires tactiques en sécurité durable. Reprendre une ville ou repousser un groupe armé ne signifie pas nécessairement contrôler le territoire. Une armée peut gagner une bataille et perdre progressivement la guerre de l’occupation du terrain si elle ne dispose pas des moyens humains, administratifs et sociaux nécessaires pour maintenir son emprise.
Le cas de Kidal illustre cette difficulté. Sa reprise par les forces maliennes en 2023 avait été présentée comme une victoire majeure de la souveraineté nationale. Mais la capacité à maintenir durablement une présence sécuritaire dans le nord demeure confrontée à de fortes contraintes, tandis que les groupes armés continuent d’exploiter les vastes espaces difficiles à contrôler.
À cela s’ajoute un autre problème, beaucoup plus sensible : les accusations d’exactions contre les populations civiles. Des organisations internationales de défense des droits humains ont documenté ou rapporté des abus attribués à des forces maliennes et à des combattants étrangers associés aux opérations de Bamako. Ces accusations doivent naturellement être examinées au cas par cas et ne sauraient être transformées automatiquement en faits établis. Mais elles posent une question stratégique majeure.
On ne gagne pas durablement une guerre contre une insurrection en perdant la confiance des populations.
Chaque victime civile injustement tuée, chaque arrestation arbitraire ou chaque opération menée sans discernement peut fournir aux groupes armés un argument supplémentaire pour recruter, intimider ou retourner les populations contre l’État. La lutte contre le terrorisme ne peut donc pas être réduite à une addition de frappes, de patrouilles et d’opérations militaires.
C’est ici que le bilan du partenariat russo-malien mérite d’être réévalué sans passion idéologique. Le choix de Moscou avait été présenté comme une rupture avec les partenaires occidentaux et comme une affirmation de la souveraineté du Mali. Cette dimension politique est incontestable. Mais la souveraineté ne se mesure pas uniquement au drapeau du partenaire militaire choisi ; elle se mesure aussi à la capacité de l’État à protéger effectivement ses citoyens.
Or, si les Russes sont régulièrement pris dans des embuscades, si les forces maliennes continuent d’être lourdement exposées et si les groupes armés conservent leur capacité de nuisance, il devient légitime de demander où se situe le gain stratégique concret.
Moscou peut fournir des hommes. Il peut fournir des équipements. Il peut accompagner des opérations. Mais aucun contingent étranger ne peut remplacer durablement une armée nationale capable de tenir le terrain, un État capable d’administrer les territoires reconquis et une stratégie politique capable de couper les groupes armés de leurs relais locaux.
Kaka vient donc s’ajouter à Tinzaouaten et à d’autres épisodes douloureux. Pris isolément, l’incident peut être présenté comme un simple épisode de guerre. Pris dans la durée, il devient un indicateur. Et cet indicateur mérite d’être regardé avec lucidité : le pari russe a renforcé la capacité de combat de Bamako, mais il n’a pas encore produit la rupture sécuritaire annoncée.
Le JNIM frappe encore. Les Russes tombent encore. Les soldats maliens meurent encore. Et les populations continuent de vivre avec la peur.
C’est cette réalité qui devrait désormais guider l’évaluation de la coopération avec Moscou. Non pas les discours, non pas les images de convois militaires, non pas les déclarations triomphantes, mais les résultats concrets : combien de routes sont sécurisées ? Combien de territoires sont durablement contrôlés ? Combien de populations vivent réellement mieux ? Combien de soldats maliens sont mieux protégés ?
Si ces réponses restent difficiles à apporter après plusieurs années de partenariat, Bamako devra avoir le courage de regarder son propre bilan en face.
BKP

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