Il aura fallu près d’une décennie pour que la question revienne avec une telle force sur la table. En 2017, le député Nazaire Sado avait tenté de s’attaquer aux dépenses excessives et aux cérémonies ruineuses qui étranglent certaines familles béninoises. Près de dix ans plus tard, Mgr Clet Fèliho remet le sujet au cœur du débat national en interpellant directement le président de l’Assemblée nationale, Joseph Djogbénou. Son appel ne devrait pas être rangé dans la catégorie des simples prises de parole. Il arrive à point nommé et oblige désormais le Parlement à regarder en face une réalité sociale devenue difficile à nier.
Car le mal est profond. Au Bénin, la mort ne coûte plus seulement la vie. Elle peut coûter des années de revenus, des économies patiemment constituées, des biens vendus dans l’urgence et, parfois, des dettes dont les familles mettent longtemps à se relever. Sous la pression sociale, certaines familles endeuillées se retrouvent prises dans une véritable compétition du paraître : cercueil, vêtements, nourriture, boissons, location de matériel, cérémonies successives, contributions multiples… Le deuil devient alors une épreuve financière qui s’ajoute à la douleur de la perte.
C’est précisément ce cercle vicieux que Nazaire Sado avait tenté de briser en 2017. Sa proposition de loi visait à encadrer les dépenses liées aux cérémonies familiales et à lutter contre les pratiques qu’il qualifiait de ruineuses. Le texte prévoyait notamment des limites aux dépenses, l’interdiction des manifestations fastueuses lors des décès et des sanctions contre certaines pratiques.
Mais l’initiative n’a pas produit le changement espéré. Le dossier est resté sans véritable issue législative et, pendant ce temps, les pratiques ont continué. C’est là que l’intervention de Mgr Clet Fèliho prend une dimension particulière. En demandant un vaste débat national sur la question, l’évêque de Kandi ne parle pas uniquement au monde religieux. Il pose une question de société, une question de dignité humaine et, surtout, une question de protection des familles.
Joseph Djogbénou doit saisir cette main tendue.
Le président de l’Assemblée nationale dispose aujourd’hui d’une occasion que son institution ne devrait pas laisser filer. Il ne s’agit pas de reprendre mécaniquement le texte de 2017. Le contexte a changé, les réalités économiques ont évolué et les sensibilités culturelles sont multiples. Il faut reprendre le dossier, l’actualiser, écouter les sociologues, les juristes, les autorités religieuses, les chefs traditionnels, les familles, les professionnels du secteur funéraire et surtout ceux qui ont déjà payé le prix de ces excès.
Car réglementer les funérailles ne signifie pas interdire le deuil. Cela ne signifie pas non plus s’attaquer aux traditions. La véritable question est ailleurs : jusqu’où une tradition peut-elle aller lorsqu’elle commence à appauvrir ceux qu’elle est censée rassembler ?
Honorer un parent disparu ne devrait jamais contraindre une famille à vendre une parcelle, brader un bien, contracter une dette ou sacrifier les frais de scolarité d’un enfant. Encore moins lorsque ces sacrifices sont dictés par la peur du regard des autres. La solidarité familiale est une valeur. La pression sociale qui pousse à la ruine en est une autre.
Le Parlement doit donc avoir le courage d’ouvrir ce débat sans hypocrisie. Il faut parler des familles pauvres, mais aussi des familles de la classe moyenne qui, pour maintenir leur rang social, dépensent au-delà de leurs moyens. Il faut parler des contributions imposées, des attentes familiales, des cérémonies qui se prolongent, des dépenses qui s’empilent et de cette logique perverse selon laquelle plus on dépense pour un mort, plus on aurait démontré son amour pour lui.
Cette équation doit être déconstruite.
L’appel de Mgr Fèliho est peut-être, à cet égard, une chance pour le Bénin. Une chance de reprendre un débat interrompu en 2017. Une chance surtout de construire un cadre qui protège les familles sans piétiner les rites, les croyances et les spécificités culturelles. La proposition de Nazaire Sado peut servir de point de départ, pas nécessairement de modèle définitif.
Joseph Djogbénou est donc devant un dossier qui dépasse les clivages politiques. Le Parlement ne doit pas attendre une nouvelle initiative individuelle pour se saisir du problème. Il doit prendre le relais, organiser les consultations nécessaires et aller jusqu’au bout du processus. Car si le sujet est suffisamment grave pour qu’un évêque interpelle solennellement la représentation nationale, il est suffisamment important pour mériter une réponse institutionnelle.
Le Bénin ne peut pas continuer à enterrer ses morts en enterrant en même temps l’avenir financier des vivants.
En 2017, une première alerte parlementaire avait été lancée. Elle n’a pas débouché sur la rupture attendue. En 2026, Mgr Clet Fèliho vient de rallumer la lumière sur un problème que personne ne peut plus prétendre ne pas voir. Cette fois, le Parlement a le devoir de regarder la plaie, de la traiter et surtout de ne pas attendre dix nouvelles années avant d’agir.
Monsieur le président Joseph Djogbénou, le dossier est sur votre table. Il ne faut pas laisser cette deuxième chance devenir un deuxième rendez-vous manqué.
Patrice BIAOU

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