📍La trêve politique béninoise n’est-elle pas, en fin de compte, une réponse aux exigences de stabilité ?
Par Michel KANLINSOU
La brouille au sommet de l’État sénégalais entre le président de la République, Bassirou Diomaye Faye, et son ancien mentor politique devenu Premier ministre, Ousmane Sonko, dépasse désormais le cadre d’une simple divergence entre deux hommes. Elle pose une question fondamentale qui traverse les démocraties africaines contemporaines : comment concilier l’intensité du débat démocratique avec l’impératif de transformation économique et sociale ?
Longtemps présenté comme l’une des démocraties les plus solides d’Afrique de l’Ouest, le Sénégal offre aujourd’hui un laboratoire politique particulièrement révélateur. L’alliance historique qui avait permis l’alternance de 2024 semblait incarner un nouveau souffle démocratique. Pourtant, l’exercice du pouvoir fait apparaître des divergences entre les deux principales figures de cette nouvelle majorité.
Cette situation rappelle une réalité bien connue de la vie politique : les coalitions construites autour d’un objectif électoral résistent rarement aux contraintes quotidiennes de la gouvernance. Une fois la conquête du pouvoir réussie, apparaissent souvent les différences de vision, les conflits de leadership et les divergences sur les priorités nationales.
Le cas sénégalais révèle ainsi les limites d’un exécutif reposant sur une double légitimité. D’un côté, le président de la République tire son autorité de la Constitution et du suffrage universel. De l’autre, le chef de la principale force politique au pouvoir conserve une forte légitimité militante et populaire. Lorsque ces deux sources d’autorité cessent d’être complémentaires pour devenir concurrentes, le risque d’une paralysie institutionnelle devient réel.
Les conséquences dépassent alors le seul cadre politique. Une administration confrontée à des orientations contradictoires peut ralentir dans ses décisions. Les grandes réformes peuvent prendre du retard. Les investisseurs peuvent différer certains engagements et les partenaires techniques et financiers peuvent attendre davantage de visibilité. L’incertitude politique finit ainsi par produire des effets économiques concrets.
Dès lors, une interrogation essentielle se pose : que vaut une démocratie dans laquelle l’énergie consacrée aux affrontements politiques devient supérieure à celle consacrée à la transformation économique et sociale ?
C’est précisément à ce niveau que l’expérience béninoise mérite d’être observée. Depuis plusieurs années, le Bénin a choisi une trajectoire différente, marquée par des réformes institutionnelles ayant profondément transformé le paysage politique national. La réduction de la fragmentation partisane et un encadrement plus strict de la compétition politique ont contribué à installer une forme de stabilité institutionnelle.
Cette orientation, parfois critiquée par certains acteurs, est défendue par ses promoteurs comme un moyen de permettre à l’État d’agir avec davantage d’efficacité. La « trêve politique » observée ces dernières années au Bénin apparaît ainsi, aux yeux de certains observateurs, comme une réponse à la nécessité de concentrer les énergies nationales sur les priorités de développement.
Les partisans de cette approche estiment qu’un pouvoir moins absorbé par les crises politiques dispose de davantage de marges pour conduire les politiques publiques, développer les infrastructures, améliorer la mobilisation des ressources fiscales et accélérer les réformes administratives. Une stabilité qui peut également rassurer les investisseurs à la recherche d’environnements prévisibles.
Toutefois, cette efficacité administrative ne saurait constituer l’unique critère d’évaluation d’un système politique. Une démocratie ne se mesure pas seulement à la rapidité de ses décisions, mais aussi à la qualité du débat public, à la pluralité des opinions, à l’indépendance des institutions et à la capacité des citoyens à exprimer leurs désaccords.
La stabilité ne doit donc pas devenir un prétexte à l’affaiblissement du pluralisme, tout comme le débat démocratique ne devrait pas se transformer en une source permanente d’instabilité empêchant l’action publique.
Autrement dit, le développement économique ne peut durablement s’affranchir de la légitimité démocratique. Si l’expérience béninoise produit aujourd’hui des résultats dans son contexte particulier, la véritable question demeure : un tel modèle conserverait-il la même efficacité s’il était appliqué par des dirigeants moins attachés à l’intérêt général et aux équilibres institutionnels ?
Au fond, la brouille entre Sonko et Diomaye dépasse les frontières sénégalaises. Elle interpelle l’ensemble des démocraties africaines sur un défi majeur : trouver le juste équilibre entre la vitalité du débat politique et l’urgence de construire des États capables de répondre aux attentes économiques et sociales des populations.
La démocratie est une richesse. Mais sa véritable réussite se mesure aussi à sa capacité à produire du progrès, de la stabilité et du développement.
Michel KANLINSOU

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