Alors que le Bénin traverse une période agitée, marquée par la tentative de coup d’État déjouée et l’arrestation de figures influentes telles que l’homme d’affaires Olivier Boko et l’ex-ministre Oswald Homeky, une autre affaire qui avait dominé l’actualité il y a peu, semble avoir mystérieusement disparu des radars médiatiques. Il s’agit de l’affaire Steve Amoussou dont le procès est d’ailleurs prévu pour ce jour. Ce contraste entre deux crises, pourtant brûlantes, nous laisse perplexe. Cette juxtaposition d’événements soulève des interrogations sur la gestion des crises politiques dans le pays : la médiatisation de ce complot présumé ne vient-elle pas occulter d’autres dossiers sensibles, comme celui impliquant Steve Amoussou ?
Il y a quelques semaines encore, le nom de Steve Amoussou était à toutes les unes et sur toutes les lèvres. Il y a quelques semaines encore, le 7 octobre était annoncé comme une date fatidique en raison de la comparution de Steve Amoussou devant la Cour de Répression des Infractions Economiques et du Terrorisme (CRIET). Mais nous y voilà, avec le regard de l’opinion publique plutôt orienté vers une autre affaire alléchante avec pour toile de fond l’évocation d’une faramineuse somme de 1 milliards 500 millions, qui aurait été mobilisée pour déstabiliser le pouvoir Talon. Une affaire qui a tellement fait couler d’encres et de salives au point d’étouffer celle de Steve Amoussou, dont le procès devrait avoir lieu en ce même jour.
Le Film de l’affaire Steve Amoussou
Le mardi 13 Août 2024, l’alerte de l’enlèvement du « Frère Hounvi », célèbre chroniqueur très critique de la gouvernance Talon, avait été donnée par l’homme d’affaires béninois, Martin Rodriguez. Implicitement, ce dernier révélait que donc celui dont la vraie identité s’est finalement révélée être Steve Amoussou, n’était rien d’autre que le « Frère Hounvi ». Alors qu’il avait été enlevé manu-militari sur les terres togolaises par quatre personnes, ce dernier s’était finalement retrouvé dans les mains de la justice béninoise.
La polémique éclate, mais les autorités béninoises comme celles togolaises gardent un pesant silence. Le Mardi 20 août 2024, Steve Amoussou est présenté au procureur spécial près la CRIET, inculpé pour trois chefs d’accusations et placé sous mandat de dépôt. Il lui est reproché le harcèlement par voie électronique, l’initiation et publication de fausses nouvelles, provocation directe de rébellion ; et il devra comparaitre le 7 octobre 2024.
C’est alors qu’une réaction en direction de Togo est tombée le 25 août 2024, le procureur togolais Talaka Mawama taxe l’acte d’enlèvement de Steve Amoussou comme « une violation flagrante du droit international et des règles de coopération internationale » et dans la foulée, décerne un mandat d’arrêt international à l’encontre des prétendus quatre ravisseurs, tous béninois et nommément cités dans son communiqué dont certains sont des figures connues de l’administration Talon.
Sans perdre de temps, la justice béninoise intente un procès contre les concernés qui a eu lieu le mardi 3 septembre 2023, pour aboutir à la condamnation de deux parmi eux dont les implications ne faisaient pas l’ombre d’un doute. Depuis lors, les regards étaient orientés vers le 7 octobre, avec une pluie de réactions qui avait d’ailleurs commencé depuis le début de cette affaire qui cristallisait les frustrations d’un pays en quête de justice et de transparence.
Un Coup d’État et ses 1 milliards 500 millions : un choc inattendu
Puis, soudainement, l’agitation autour de Steve Amoussou s’est estompée. C’est l’arrestation d’Olivier Boko, ami proche du Président Talon et d’Oswald Homeky, ancien ministre, accusés de complot contre l’autorité de l’État, de corruption et de blanchiment de capitaux, qui est venue occuper tout l’espace médiatique. Les révélations autour de cette tentative de coup d’État, prétendument fomentée pour déstabiliser le régime de Patrice Talon, ont eu un effet de sidération sur l’opinion publique, surtout l’évocation d’une ahurissante somme de 1 milliard 500 millions, qui aurait été mobilisée pour ce forfait. Avec des figures si proches du pouvoir mises en cause et une somme aussi lourde, l’attention nationale s’est immédiatement détournée du cas Amoussou pour se concentrer sur ce nouvel épisode politique.
Une stratégie politique ?
Face à cette coïncidence de deux affaires majeures survenues à quelques semaines d’intervalle, certains s’interrogent : l’affaire de la tentative de coup d’État, ne sert-elle pas à étouffer celle de Steve Amoussou ? Dans une lettre ouverte en date du 28 septembre 2024, la famille de Steve Amoussou livre la terrible épreuve qu’elle traverse et dit avoir remarqué que l’affaire de Steve est noyée par le dossier de tentative de coup d’Etat impliquant plusieurs personnalités du pays.
Également, l’opposition, notamment le parti « Les Démocrates », n’a pas tardé à réagir concernant l’affaire tentative de coup d’Etat. Lors de sa déclaration du 3 octobre 2024, Guy Dossou Mitokpè, secrétaire national à la communication du parti, a dénoncé les « dérives autoritaires » du régime en place et s’est interrogé sur le timing de ces accusations de complot, suggérant qu’elles masquaient peut-être des enjeux plus profonds. « Cette énième affaire, dénoncée par le Gouvernement et ses soutiens, révèle la crise politique profonde dans laquelle se trouve notre pays », a-t-il déclaré, rappelant que les Béninois ne doivent pas se laisser distraire par un pouvoir en déclin.
Toutefois, si l’accusation de complot d’État est bien réelle, elle est également hautement médiatique, mobilisant l’ensemble des forces politiques et judiciaires du pays. Dans un tel contexte, il semble difficile de maintenir la même intensité autour d’une autre affaire, surtout si celle-ci touche des aspects plus sensibles de la gouvernance, comme la gestion des deniers publics.
Et maintenant ?
Dans ce climat, la population se retrouve face à un dilemme : d’une part, l’affaire de la tentative de coup d’État soulève des questions sérieuses sur la stabilité politique du pays, tandis que d’autre part, l’affaire Steve Amoussou reste une préoccupation centrale. Il est difficile, dans ce contexte, de ne pas se poser la question de la transparence. Pourquoi l’affaire Steve Amoussou semble-t-elle mise en sourdine ? Est-ce simplement une question de timing, ou y a-t-il une volonté délibérée de détourner l’attention du public ?
Le Bénin, pays pourtant considéré comme un bastion de la démocratie en Afrique de l’Ouest, semble aujourd’hui pris dans une tourmente politique dont il reste difficile de prédire l’issue. Mais pour beaucoup, l’important est que les deux affaires, celle de Steve Amoussou et celle du complot d’État, soient traitées avec la même rigueur et la même transparence. Car au-delà des scandales, c’est la confiance des citoyens dans les institutions qui est en jeu.
José Pascaël AGBO
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