Ils sont visibles, nombreux, ignorés. Petits corps amaigris, habits poussiéreux, bols tendus dans les rues de nos villes. Les enfants talibés au Bénin forment une réalité crue, un paradoxe vivant dans un État qui se veut garant des droits humains. Chaque jour, leur présence questionne notre conscience collective. Mais surtout, elle renvoie à un silence coupable de l’État qui, à force de détourner le regard, semble s’être accommodé de l’inacceptable.
Un fléau ancien, toléré par défaut
La mendicité des enfants talibés n’est pas une nouveauté. Issue d’un système d’éducation coranique importé et dévoyé, elle s’est installée progressivement dans certaines zones du pays, particulièrement au nord. Le phénomène s’est ensuite étendu vers les centres urbains du sud, nourri par une pauvreté persistante, un vide réglementaire et un laxisme coupable. À l’origine, ces enfants étaient censés recevoir une éducation religieuse sous l’autorité de maîtres coraniques. Aujourd’hui, cette noble intention s’est transformée en réseau d’exploitation d’enfants.
Ce que l’on observe désormais, ce sont des gamins laissés à eux-mêmes, réduits à errer, à tendre la main, souvent victimes de maltraitances, de privations et exposés à tous les dangers urbains, y compris les abus sexuels, les trafics et l’endoctrinement.
Quand le silence devient une complicité
Le plus préoccupant n’est pas seulement la présence visible de ces enfants, mais l’absence d’une réponse d’État à la hauteur. Certes, des rapports existent, des études ont été menées, quelques discours ont été prononcés. Mais concrètement, rien de systémique, rien de dissuasif. La prolifération des enfants talibés dans les rues est devenue banale, presque folklorique. Et pourtant, chaque enfant mendiant est une atteinte au droit à la protection, à la dignité et à l’éducation.
Jusqu’à quand l’État béninois va-t-il continuer à faire preuve de tolérance passive face à ce système de maltraitance institutionnalisée ? L’absence d’une politique publique claire et ferme sur la question est, en soi, un choix. Un choix de ne pas agir. Et ce choix a un prix : celui de générations d’enfants sacrifiés sur l’autel de l’indifférence.
Un angle mort dans la lutte contre l’extrémisme
L’autre dimension du phénomène est plus alarmante encore. Dans un contexte de recrudescence des menaces sécuritaires au nord du Bénin, les enfants talibés deviennent des cibles idéales pour les groupes terroristes. Vulnérables, déscolarisés, déjà endurcis à la souffrance, ils représentent une proie facile pour l’endoctrinement et la radicalisation. La présence de ces enfants dans les zones frontalières comme Malanville, Karimama ou Kandi n’est pas anodine. Elle constitue une faille dans le tissu social, un point de fragilité que les groupes extrémistes savent exploiter.
L’heure des choix courageux
Le Bénin ne pourra pas longtemps revendiquer ses ambitions de développement tout en fermant les yeux sur une réalité aussi brutale. Il est urgent que le gouvernement sorte du déni et engage des mesures fermes : identification des talibés, encadrement strict des écoles coraniques, sanctions contre les maîtres abusifs, réinsertion des enfants, soutien aux familles vulnérables.
Ignorer encore ce phénomène, c’est hypothéquer notre avenir. Laisser des enfants mendier au nom de la foi, c’est trahir l’essence même de la République. On ne construit pas un pays sur des enfants à genoux, un bol à la main.
