Chaque 16 juin, l’Afrique célèbre son enfant. Les autorités prononcent des discours, les organisations internationales publient des rapports, les institutions organisent des panels et des cérémonies. Pourtant, au même moment, dans les villages les plus reculés du continent, des millions d’enfants continuent de grandir sans eau potable, sans soins de santé adéquats, sans alimentation suffisante et parfois sans école. La Journée de l’enfant africain est ainsi devenue, pour beaucoup, le miroir d’un paradoxe : celui d’un continent qui parle abondamment de son avenir, mais qui peine encore à protéger ceux qui l’incarnent.
Les chiffres donnent le vertige. Selon les estimations de l’UNICEF, plusieurs centaines de millions d’enfants en Afrique subsaharienne vivent dans une pauvreté multidimensionnelle, privés simultanément d’éducation, de santé, d’eau potable, d’assainissement ou de logement décent. Dans plusieurs pays, des enfants parcourent encore chaque jour plusieurs kilomètres pour trouver de l’eau, pendant que d’autres abandonnent l’école pour participer aux travaux agricoles ou au petit commerce afin de soutenir leurs familles.
Le Bénin n’échappe pas totalement à cette réalité, même si des avancées notables méritent d’être saluées. La gratuité de la scolarisation des filles jusqu’en classe de Terminale constitue une réforme importante qui a permis d’améliorer leur maintien dans le système éducatif. Plusieurs programmes de protection sociale et de santé maternelle et infantile ont également été renforcés ces dernières années. Mais ces acquis, aussi significatifs soient-ils, ne sauraient masquer les profondes disparités qui persistent entre les centres urbains et les zones rurales les plus enclavées.
Car au-delà des statistiques nationales encourageantes, une autre réalité existe. Celle des enfants des hameaux les plus isolés de l’Atacora, de l’Alibori, du Borgou, des Collines ou encore de certaines localités du Couffo et du Mono, où l’accès à une école de qualité, à un centre de santé fonctionnel ou à une source d’eau potable relève encore du parcours du combattant. Dans ces villages, la pauvreté n’est pas une donnée économique ; elle est une expérience quotidienne qui façonne les destins dès le plus jeune âge.
À cette réalité s’ajoute celle des enfants talibés, encore trop nombreux à errer dans les rues de plusieurs villes d’Afrique de l’Ouest. Sous couvert d’apprentissage religieux, certains sont contraints à la mendicité quotidienne, exposés aux maladies, aux violences et à toutes les formes d’exploitation. Invisibles dans les statistiques officielles, ils rappellent que le défi de la protection de l’enfance dépasse largement les seules questions de scolarisation et concerne aussi la dignité, la sécurité et le droit fondamental à une enfance protégée.
Comment parler de réussite scolaire à un enfant qui part le ventre vide ? Comment lui demander de croire en l’avenir lorsqu’il doit parcourir plusieurs kilomètres sous le soleil pour rejoindre une école parfois dépourvue de mobilier ou d’enseignants en nombre suffisant ? Comment célébrer les droits de l’enfant lorsque certains continuent de travailler dans les champs, sur les marchés ou dans les rues pour survivre ?
L’histoire de cette journée mérite pourtant d’être rappelée. Instituée par l’Organisation de l’Unité Africaine en mémoire du soulèvement des enfants de Soweto du 16 juin 1976, la Journée de l’enfant africain est née d’un combat pour le droit à une éducation digne et à une vie meilleure. Quarante ans plus tard, le plus bel hommage qui puisse leur être rendu ne réside pas dans les cérémonies officielles, mais dans la capacité des États à transformer les engagements en actions concrètes.
La véritable célébration de cette journée ne devrait donc pas se limiter aux conférences ou aux déclarations institutionnelles. Elle devrait être l’occasion pour les décideurs de quitter les salles climatisées et d’aller dans les villages, les campements et les quartiers périphériques, là où vivent ces enfants invisibles qui n’apparaissent jamais sur les affiches officielles. C’est là, au plus près des réalités, que se mesure l’efficacité des politiques publiques.
L’enjeu n’est pas seulement de construire davantage d’écoles ou de centres de santé, mais de garantir que chaque enfant, quel que soit son lieu de naissance, puisse effectivement y accéder. Un enfant correctement nourri, soigné et protégé trouvera naturellement le chemin de l’école, à condition encore que cette école existe et qu’elle lui offre une véritable chance de s’émanciper.
Au fond, le plus grand défi de l’Afrique n’est peut-être pas de trouver un thème chaque 16 juin, mais de faire en sorte que cette journée n’ait plus besoin d’exister pour rappeler des droits qui devraient être une évidence. Tant que des millions d’enfants continueront de vivre dans une pauvreté sans horizon, les discours, aussi bien écrits soient-ils, risqueront de résonner comme un luxe inaccessible à ceux qu’ils prétendent défendre.
Et si le plus bel hommage que l’Afrique pouvait rendre à ses enfants consistait simplement à aller les voir, les écouter et leur offrir enfin les conditions élémentaires d’une enfance digne ?
✍️ Patrice BIAOU
Journaliste d’investigation et spécialiste des questions de développement et de gouvernance
