Il arrive parfois que l’histoire administrative d’un pays prenne des airs de tragédie silencieuse, où les chiffres, froids et impersonnels, dissimulent des existences bien réelles, des trajectoires humaines, et des fidélités professionnelles longues comme des carrières entières.
Ainsi, 169 agents de la radiodiffusion publique, ex-ORTB, aujourd’hui SRTB, viennent s’ajouter à une liste déjà bien fournie de ceux que le langage moderne des réformes appelle pudiquement des “réajustements”, mais que le quotidien des concernés traduit en réalités beaucoup moins abstraites.
Cent soixante-neuf. Un chiffre qui, en apparence, se lit facilement. Mais derrière cette simplicité arithmétique se cachent des visages, des familles, des habitudes de vie, des loyers, des rentrées scolaires, des lendemains désormais suspendus.
Ils furent pourtant, pour beaucoup, les voix familières des matins, les compagnons discrets des soirées, les artisans de l’ombre d’une parole publique qui a traversé les années, les régimes, et les transformations technologiques. Une génération de professionnels qui ont appris à donner du sens à l’information, parfois dans la contrainte, souvent dans la fidélité au service public.
Aujourd’hui, la scène change brutalement. Les micros se taisent pour certains, les studios deviennent des souvenirs, et les couloirs résonnent autrement. À chacun désormais d’inventer une suite, entre reconversion contrainte et horizons incertains, dans un marché où la stabilité ressemble parfois à un luxe rare.
Il est vrai que les grandes mutations ont toujours leurs exigences, et que les architectures institutionnelles ne se réinventent jamais sans coûts humains. Mais il est des transitions qui interrogent, non pas dans leur principe, mais dans leur brutalité perçue, et surtout dans la manière dont elles sont vécues par ceux qui les subissent.
Car au fond, une institution ne se mesure pas seulement à ses réformes, mais aussi à la capacité qu’elle a de ne pas oublier ceux qui l’ont faite vivre.
À ces 169 agents, à ces pères et mères de familles projetés dans une nouvelle page de leur existence sans forcément l’avoir écrite eux-mêmes, il ne reste peut-être qu’une chose essentielle : la dignité.
Et à cette dignité, il convient d’ajouter un mot simple, presque banal, mais souvent oublié dans les grandes mécaniques de transformation : courage.
BKP
