La RDC veut reprendre le contrôle de ses minerais stratégiques. Mais face à Kinshasa, les intérêts chinois disposent encore suffisamment de leviers pour préserver leur emprise sur le secteur. Lorsque le gouvernement congolais tente de resserrer l’étau sur le cobalt, les groupes miniers peuvent miser davantage sur le cuivre, continuer à exploiter les mêmes gisements et maintenir leur présence. Les minerais appartiennent au sous-sol congolais ; une part considérable des moyens permettant de les extraire, de les valoriser et de les connecter aux marchés mondiaux reste cependant entre les mains de puissants opérateurs étrangers, notamment chinois.
Kinshasa avait pourtant décidé de frapper fort. En février 2025, le gouvernement a suspendu les exportations de cobalt avant d’instaurer un système de quotas. Pour 2026 et 2027, les exportations sont plafonnées à 96 600 tonnes par an. L’objectif était de réduire l’offre, soutenir les prix et surtout donner à l’État congolais davantage de poids face aux entreprises qui exploitent son sous-sol.
Mais le cobalt n’est qu’une partie de l’équation. Dans le Copperbelt congolais, cobalt et cuivre sont largement associés dans les mêmes gisements. Un opérateur peut donc modifier ses priorités sans nécessairement remettre en cause sa présence sur place. Lorsque le cobalt devient plus contraignant, le cuivre reste une carte disponible.
Les chiffres illustrent cette capacité d’adaptation. La RDC a exporté 44 338 tonnes de cobalt en 2025. Au premier semestre 2026, Glencore a réduit sa production de cobalt de 46 %, tout en augmentant celle de cuivre de 15 %, en évoquant notamment les effets du régime de quotas congolais et une priorité accrue accordée au cuivre.
Pour Kinshasa, le problème est de taille : l’État peut agir sur les exportations d’un minerai, mais il maîtrise beaucoup moins les arbitrages industriels des groupes capables de produire plusieurs métaux à partir des mêmes gisements.
Cette marge de manœuvre profite particulièrement aux grands groupes chinois. CMOC, premier producteur mondial de cobalt, dispose d’une implantation majeure dans le secteur minier congolais. Sa puissance ne tient pas seulement aux volumes produits, mais également à sa capacité à s’inscrire dans une industrie minière où plusieurs métaux stratégiques sont exploités simultanément.
Kinshasa peut donc fermer le robinet du cobalt sans nécessairement fermer celui de l’exploitation minière. C’est là que le rapport de force devient particulièrement défavorable à la RDC.
Car la véritable bataille ne se joue plus uniquement sur les tonnes de cobalt exportées. Elle porte sur la capacité de l’État congolais à contrôler les conditions d’exploitation, à négocier avec les groupes miniers et surtout à récupérer une part plus importante de la valeur créée par ses ressources.
La Chine n’a pas besoin de posséder officiellement le sous-sol congolais pour y exercer une influence considérable. Il suffit à ses entreprises de disposer des capitaux, des technologies, des capacités industrielles, des infrastructures et des débouchés nécessaires pour exploiter les minerais et les intégrer aux chaînes de valeur mondiales.
C’est ici que le discours du partenariat « gagnant-gagnant » mérite d’être interrogé. Si la RDC fournit les ressources tandis que d’autres maîtrisent une grande partie des capacités d’exploitation, de transformation et de commercialisation, le rapport de force ne peut être considéré comme équilibré.
Et pendant que les grands groupes se disputent les minerais stratégiques, les populations riveraines, elles, supportent une partie des conséquences de l’exploitation.
En mars 2026, l’Environmental Investigation Agency a accusé CMOC d’avoir contribué à une crise sanitaire autour de la mine de Tenke Fungurume, notamment en raison des émissions de dioxyde de soufre de son usine « 30k ». L’organisation affirme avoir analysé plus de 1 200 dossiers médicaux et rapporte des mesures indépendantes faisant état de niveaux de SO₂ supérieurs à certains standards internationaux. Elle évoque également le déplacement de plus de 10 000 personnes.
Des enquêtes menées par RAID et AFREWATCH ont également fait état d’allégations de contamination de l’eau et des sols, de problèmes de santé, de pertes agricoles et de déplacements de populations autour de plusieurs exploitations minières de la région de Kolwezi.
Ces accusations doivent être vérifiées par les autorités et les procédures compétentes. Mais elles posent une question difficile à esquiver : à qui profite réellement la richesse minière congolaise lorsque les communautés vivant autour des mines continuent de dénoncer les conséquences environnementales et sociales de leur exploitation ?
Début septembre 2026, AFREWATCH a demandé une enquête indépendante après la diffusion d’une vidéo présentée comme montrant des ressortissants chinois agressant un travailleur congolais sur le site de Kisanfu. L’organisation affirme également que des éléments des forces de l’ordre auraient utilisé des armes à feu à balles réelles. Les circonstances exactes restent à établir.
L’accumulation de ces controverses impose cependant à Kinshasa une vigilance accrue. L’enjeu n’est pas de diaboliser tous les investisseurs chinois ni de nier l’importance des capitaux étrangers dans le développement du secteur minier. Il est de savoir si ces investissements permettent réellement à la RDC de renforcer sa souveraineté économique ou s’ils contribuent à maintenir une dépendance dont elle peine à sortir.
Car un pays peut être assis sur des milliards de tonnes de ressources stratégiques et rester pauvre. Il peut être propriétaire de son sous-sol et dépendre de capitaux étrangers pour l’exploiter. Il peut exporter du cobalt et du cuivre indispensables aux industries mondiales sans capter une part suffisante de la valeur créée après leur extraction.
C’est précisément ce paradoxe qui devrait inquiéter la RDC. La Chine défend ses intérêts économiques. Ses entreprises cherchent naturellement à sécuriser leurs approvisionnements et leurs marchés. Mais Kinshasa doit, lui aussi, défendre les intérêts congolais avec des instruments à la hauteur de ses ressources.
Le véritable rapport de force ne se gagnera pas uniquement avec des quotas de cobalt. Il se gagnera avec une industrie capable de transformer les minerais sur place, des infrastructures maîtrisées, un contrôle environnemental rigoureux, des contrats transparents et une capacité de négociation permettant à l’État de ne plus subir les arbitrages des grands groupes sinon, le piège restera entier.
La RDC possède le cobalt. Elle possède le cuivre. Elle possède les gisements. Mais si elle ne contrôle pas suffisamment leur exploitation, leur transformation et leur valorisation, elle risque de rester propriétaire d’un trésor dont d’autres détiennent les clés.
Et pendant que Kinshasa tente de reprendre la main sur le cobalt, la Chine peut déjà avancer ses pions sur le cuivre. Le sous-sol est congolais. Le rapport de force, lui, ne l’est pas encore.
BKP

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