Avec ses plantations de rônier de plus de 500 ha restaurés, Malanville, au nord du Bénin, met en place un puissant bouclier écologique face aux effets climatiques. Victime de la surexploitation en raison de ses nombreux avantages, cet arbre, autrefois abondant, a connu une coupe abusive dans cette région du Bénin. Face au déclin de l’espèce, la communauté locale, mobilisée par l’ONG locale SOS Sabouize, s’active depuis des années, avec le soutien des services forestiers, pour faire barrière à l’avancée du désert sahélien dans cette région du pays. Un reportage de Patrice BIAOU à lire sur Mongabay
Bénin: Mobilisation communautaire à Malanville pour sauver le rônier face au défi climatique
Le Borassus aethiopum, communément appelé rônier ou « sabouize » en langue dendi, occupe une place singulière dans les paysages de la vallée du fleuve Niger. À Malanville, dans le nord-est du Bénin, cette essence, résistant aux longues périodes de sécheresse, aux vents violents et aux inondations, est aussi au cœur d’un combat mené par des communautés locales qui tentent de préserver ses peuplements et d’assurer leur régénération. L’objectif n’est plus seulement d’en conserver quelques arbres adultes, mais d’en reconstituer des peuplements capables de continuer à jouer leur rôle écologique dans une zone exposée à la sécheresse, aux vents et à l’érosion.
La stratégie la plus visible repose sur le reboisement. Depuis 1995, l’ONG Sabouize mène des opérations de semis direct dans les communes de Malanville et de Karimama, une commune frontalière avec le Niger, située à l’extrême nord-est du Bénin.
Selon son directeur exécutif, Mama Mazou Doumbani, rencontré sur le périmètre de la plantation au nord-ouest de la ville de Malanville, l’organisation a été créée à la suite de la forte pression exercée sur les rôniers dans la région.
A l’en croire, l’ONG ne s’est pas contentée de demander aux populations de ne plus couper les arbres. Elle a également entrepris de remettre des graines en terre. Les fruits sont collectés auprès des populations, puis utilisés pour le semis direct. « Étant descendants de la lignée royale de Karimama, conservatrice de cette espèce, nous avons créé, en 1995, SOS Sabouize ONG, qui veut dire « Halte au massacre du rônier ». Mais l’ONG ne s’est pas limitée à la seule protection du rônier ; elle œuvre aussi à la défense de l’environnement sur toutes ses formes », confie Doumbani.
Sur le site, l’environnement retrouve sa verdure d’antan. Autrefois menacé par les exploitants de cette ressource forestière, on y trouve une plantation du rônier sur un périmètre de plus de 500 hectares. Situé à la lisière du fleuve Niger au nord-ouest de Malanville, l’espace regorge d’une végétation en pleine régénérescence. Des oiseaux survolant la plantation font oublier qu’on est à la porte du sahel, où les arbres verts se font rares.

L’ONG affirme avoir ainsi contribué à restaurer ou à sauver plus de 500 ha de peuplements de rôniers à Malanville. « Depuis sa création, SOS Sabouize a pris le taureau par les cornes en interdisant la coupe du rônier et en procédant, à l’image du Niger et du Nigeria, au semis direct des noix de rônier dans les communes de Karimama et de Malanville. Les populations se sont mobilisées pour mettre en terre ces plantes et les entretenir. Le résultat est probant, aujourd’hui nous avons sauvé plus de 500 ha de rôniers à Malanville. Et la régénération naturelle a repris dans les deux communes », explique Doumbani.
Selon lui, ces opérations ont été réalisées en grande partie sur ses propres ressources, avant qu’un appui de l’ambassade des États-Unis ne vienne renforcer ses activités de semis et de sensibilisation. Cette approche est importante pour une raison simple : protéger les arbres adultes ne suffit pas si les jeunes pousses ne parviennent pas à atteindre leur maturité.
Le problème est d’autant plus préoccupant que les graines deviennent difficiles à trouver.
Rencontré à son bureau à la Régie autonome de gestion du marché international de Malanville (RAGEMIM), Taïrou Issiaka, ancien élu communal, observe que les fruits étaient autrefois beaucoup plus abondants dans les zones proches du fleuve. Mais aujourd’hui, leur disponibilité a fortement diminué. Certains sont récoltés avant leur maturité ou orientés vers des activités commerciales, notamment la production de jeunes plants destinés à la vente. « Par le passé, les pousses naturelles de rônier étaient présentes partout, notamment au bord du fleuve Niger et dans plusieurs villages comme Mola, Kargi et du côté de Benlafia. Mais aujourd’hui, beaucoup de ces rôniers ont été coupés. À un moment donné, le rônier est devenu un produit commercial. Des personnes venaient même du Nigeria avec des pirogues motorisées pour en acheter. Cette exploitation a entraîné une importante dévastation des peuplements naturels de l’espèce. Aujourd’hui, en dehors des rôniers que les populations sont en train de planter, les pousses naturelles sont devenues très rares ».

La conservation du rônier passe aussi par la sécurisation de ses graines et de ses fruits
La plantation n’est cependant que la première étape. Une fois les graines mises en terre, commence un autre combat : empêcher la destruction des jeunes plants. Les défenseurs du rônier rencontrés décrivent des domaines, où les jeunes rôniers sont régulièrement surveillés. Le nettoyage autour des arbres fait partie des pratiques adoptées pour limiter les risques de feux de végétation. Des responsables de plantations interviennent également lorsque des pousses sont menacées.
Medawa Badou est un militaire à la retraite et actuellement engagé pour la cause du rônier. Impliqué dans la protection des plantations de rôniers, il insiste sur la surveillance quotidienne. « Cette surveillance n’est pas uniquement individuelle ; elle repose également sur la sensibilisation des habitants. Les communautés vivant autour des plantations sont invitées à préserver les arbres et à éviter les pratiques susceptibles de compromettre leur régénération », souligne Badou.
Les actions menées par les populations s’appuient aussi sur l’intervention des services forestiers. L’adjudant-chef Mathias Dansi, responsable des Eaux, forêts et chasses de la commune de Malanville, indique que des opérations de plantation ont été conduites sur plusieurs hectares et que des séances de sensibilisation ont été organisées, notamment à travers des émissions radiophoniques et des rencontres avec les populations. « Le service forestier communal a planté près de 5 ha à l’ occasion des cinq journées statutaires célébrées dans la commune, de 2025 à 2026. Plusieurs émissions de sensibilisation ont été diffusées sur les radios locales. Des réunions ont été tenues pour sensibiliser les populations », a dit Dansi.
A cela, s’ajoute une marche verte organisée dans la commune ayant mobilisé des habitants, des conseillers communaux et des agents de la mairie, selon son témoignage.

Un arbre choisi pour ses capacités d’adaptation
Si les communautés consacrent autant d’efforts à la conservation du rônier, c’est parce qu’elles lui attribuent un rôle particulier dans un environnement soumis à des conditions climatiques difficiles.
Interrogé, Dr Houdou Mazou, climatologue, décrit le rônier comme une espèce autochtone capable de supporter de longues périodes difficiles. « Le rônier fait preuve d’une remarquable tolérance à la sécheresse, capable de survivre trois à cinq mois sans l’eau. Scientifiquement, ceci est dû à son système racinaire très dense et profondément ancré dans le sol, le rendant plus résistant à la sécheresse, aux tornades et contribuant à la stabilisation des sols », explique Dr Mazou.
Pour lui, l’espèce peut constituer un élément de réponse dans les stratégies locales d’adaptation au changement climatique. « Dans les zones exposées à l’érosion, les peuplements peuvent contribuer à maintenir les sols. Lors des épisodes d’inondation, ils peuvent également participer au drainage naturel des terrains », précise-t-il.
Plus loin, Dr Mazou considère les rôniers comme une forme de « rideau vert ». « Leur hauteur permet de réduire l’impact des vents lorsqu’ils sont implantés en haies ou en peuplements suffisamment denses. Leur rôle ne se limite donc pas à la protection mécanique des sols. Les feuilles, fleurs et régimes qui tombent au sol participent également au renouvellement de la matière organique », dit-il.
Cette dimension explique l’intérêt porté à la régénération des peuplements le long du fleuve Niger, où l’érosion, les vents et les variations hydrologiques constituent des enjeux permanents.

Des populations vivent aussi du rônier
Préserver le rônier ne signifie pourtant pas pour les communautés renoncé à ses usages. Bien au contraire, l’arbre reste intégré à l’économie locale. Fort de quelques connaissances en médecine traditionnelle, Taïrou Issiaka cite plusieurs vertus du rônier. « Les racines sont utilisées dans la médecine traditionnelle pour soigner certaines maladies, notamment la diarrhée, la dysenterie et les maux de ventre. Les praticiens de la médecine traditionnelle les utilisent également pour soigner les malades et en tirent des revenus », souligne-t-il.
Le pied du rônier a longtemps servi dans la construction des habitations. Ses feuilles sont utilisées dans l’artisanat, notamment pour fabriquer des nattes, des tamis, des chapeaux et des éventails, selon notre interlocuteur.
Les fruits constituent une autre ressource. Ils peuvent être consommés et commercialisés, tandis que les graines servent à la production de jeunes plants.
Cette diversité d’usages crée un paradoxe : plus le rônier est utile aux populations, plus la pression exercée sur l’espèce est importante. C’est précisément sur ce point que les acteurs de la conservation cherchent à agir. Il ne s’agit pas seulement d’interdire, mais de faire comprendre que l’exploitation immédiate d’un arbre peut compromettre une ressource dont dépendent plusieurs activités sur le long terme.
La protection reste fragile
L’adjudant-chef Mathias Dansi rapporte que de jeunes plants, issus d’une parcelle de quatre hectares semée en graines de rônier, ont été déracinés. Selon lui, des enquêtes des agents forestiers sont en cours pour identifier les auteurs. L’extraction du sol et du sable constitue également une menace. Dans les plantations situées près du fleuve, elle peut favoriser l’érosion et fragiliser les sols. Le déracinement des jeunes pousses empêche le renouvellement naturel des peuplements. Les coupes de feuillage et de branches constituent une autre pression.
Selon les explications du forestier, en plus des artisans qui utilisent certaines parties du rônier pour leurs activités, notamment la fabrication de tamis, les feux de végétation peuvent également détruire les jeunes plants.

Du savoir local à une stratégie collective
Pour les militants de la protection du rônier rencontrés, la réponse à la dégradation du couvert végétal ne réside donc pas uniquement dans la plantation. Elle repose sur un ensemble d’actions complémentaires : produire des plants, restaurer les peuplements, protéger les jeunes pousses, entretenir les parcelles, surveiller les arbres, sensibiliser les habitants et faire respecter les règles.
Doumbani de l’ONG Sabouize indique que la régénération du rônier ne pourra être durable que si la réglementation existante est effectivement appliquée. Elle plaide pour une implication plus forte des autorités locales dans les programmes de restauration.
Le forestier Mathias Dansi appelle pour sa part à la mise en place d’un projet spécifique de reboisement et de restauration des peuplements de rôniers. Il considère que les communes doivent davantage s’approprier cet enjeu.
Cette demande traduit une évolution dans la perception de l’espèce. L’arbre n’est plus seulement considéré comme une ressource à exploiter ou comme une espèce à protéger. Il devient progressivement un élément du patrimoine écologique local et un outil potentiel d’adaptation aux changements environnementaux.
Patrice BIAOU

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