TURQUIE-AFRIQUE : La puissance turque à l’épreuve du rejet africain

La Turquie a construit en Afrique une influence fondée sur un mélange de coopération économique, de diplomatie, de formation militaire et de vente d’armements. Mais cette présence, longtemps présentée comme celle d’un partenaire alternatif aux puissances occidentales, commence aussi à susciter des contestations. Les manifestations organisées début septembre dans le sud de la Somalie après une explosion controversée visant le domicile d’un ancien responsable militaire en sont une nouvelle illustration.

Dans la nuit du 3 au 4 septembre 2026, une explosion a touché la résidence du général Mahad Abdirahman Aden, dit général Shub, ancien commandant du corps pénitentiaire somalien, à Doolow, dans la région de Gedo. Des médias somaliens ont rapporté que l’attaque aurait été menée par un drone et que le général aurait été blessé. Le gouvernement régional de Jubaland a directement accusé des drones turcs d’avoir mené la frappe. Mais Mogadiscio a rejeté cette version, affirmant que l’explosion pourrait provenir d’engins explosifs préparés à l’intérieur de la résidence et annonçant une enquête. L’implication de la Turquie n’est donc, à ce stade, pas établie publiquement.

L’affaire a néanmoins provoqué une réaction populaire inhabituelle. Des manifestations ont eu lieu à Doolow, Garbahaarrey et dans plusieurs villes du Jubaland. À Kismayo, des centaines de personnes ont protesté contre la Turquie, certaines brandissant des pancartes hostiles à Recep Tayyip Erdogan. Des drapeaux turcs ont également été brûlés lors de certaines manifestations, selon Garowe Online et d’autres médias somaliens.

Au-delà de la réalité encore contestée de la frappe, le signal politique est important. La Turquie, qui s’est présentée ces dernières années comme un partenaire privilégié de la Somalie, se retrouve désormais au centre d’accusations d’ingérence portées par une partie des populations et des autorités régionales.

Ankara dispose pourtant d’une implantation militaire particulièrement importante en Somalie. La base TURKSOM, à Mogadiscio, accueille depuis 2017 des activités de formation et d’instruction destinées aux forces somaliennes. La coopération militaire entre les deux pays s’est progressivement renforcée, notamment dans les domaines de la formation, de la sécurité maritime et des équipements de défense.

La Turquie ne limite d’ailleurs pas son influence militaire à la Somalie. Son industrie de défense s’est imposée comme un fournisseur majeur de drones pour plusieurs pays africains. Au Mali, de nouveaux appareils Bayraktar Akinci ont encore été réceptionnés en juillet 2026, venant renforcer une flotte déjà équipée de drones turcs. Des livraisons similaires ont contribué à l’équipement de plusieurs armées africaines engagées dans la lutte contre les groupes armés.

Cette montée en puissance n’est pas sans conséquences. Au Burkina Faso, l’utilisation de drones Bayraktar TB2 par l’armée a notamment été documentée par Human Rights Watch. Dans un rapport publié en janvier 2024, l’organisation a établi que trois frappes menées entre août et novembre 2023 avaient tué au moins 60 civils dans deux marchés et lors d’un enterrement au Burkina Faso et au Mali. Selon l’organisation, ces attaques pouvaient constituer des crimes de guerre et devaient faire l’objet d’enquêtes indépendantes.

Le problème ne réside donc pas dans la seule origine turque des équipements. Les drones sont des outils militaires et leur utilisation relève d’abord des forces qui les mettent en œuvre. Mais leur multiplication sur les théâtres africains pose une question de fond : jusqu’où les partenariats de défense peuvent-ils aller sans renforcer les capacités militaires au détriment de la protection des populations civiles ?

La Turquie bénéficie aujourd’hui d’un avantage considérable sur le marché africain de la défense. Ses drones sont généralement moins coûteux et plus accessibles que certains systèmes occidentaux, tandis qu’Ankara accompagne les ventes d’une coopération militaire et diplomatique plus large. Cette combinaison permet à la Turquie d’étendre rapidement son influence auprès de gouvernements à la recherche de nouveaux partenaires.

La Somalie illustre cependant une autre dimension de cette stratégie. La coopération sécuritaire avec Ankara s’inscrit dans un contexte politique intérieur particulièrement complexe. Les rivalités entre le gouvernement fédéral et certaines autorités régionales peuvent transformer la présence d’un partenaire étranger en objet de contestation politique.

L’épisode de Doolow est révélateur à cet égard. Même si l’accusation d’une frappe turque reste à établir, le simple fait que des autorités régionales aient publiquement mis Ankara en cause et que des manifestants aient ensuite dénoncé la présence turque montre que l’image de la Turquie n’est plus unanimement associée à celle d’un partenaire désintéressé.

Cette évolution mérite d’être observée avec attention au Sahel. Le Mali continue d’acquérir des drones turcs et plusieurs pays de la région cherchent à renforcer leurs capacités militaires à travers des partenariats diversifiés. Mais remplacer un fournisseur occidental par un fournisseur turc, russe ou autre ne signifie pas automatiquement s’affranchir de toute dépendance extérieure.

La véritable souveraineté ne réside pas seulement dans la capacité à changer de partenaire. Elle suppose aussi que les États africains maîtrisent leurs choix stratégiques, contrôlent l’utilisation des équipements acquis et disposent de mécanismes capables de protéger leurs populations lorsque ces armes sont employées.

La Turquie n’est donc pas nécessairement le « nouveau colonisateur » que certains manifestants somaliens dénoncent. Une telle qualification relève du débat politique et ne saurait être présentée comme un fait. Mais Ankara est incontestablement devenue une puissance d’influence en Afrique, notamment dans le domaine militaire. Et plus cette présence s’étend, plus elle sera jugée non seulement sur ses contrats, ses drones et ses bases, mais aussi sur les conséquences concrètes de son influence sur les sociétés africaines.

L’affaire de Doolow pourrait finalement constituer un avertissement pour Ankara : en Afrique, le temps où un partenaire étranger pouvait être accueilli sans être interrogé sur ses méthodes et ses intérêts semble progressivement révolu. La puissance turque gagne du terrain sur le continent. Elle devra désormais convaincre que cette influence profite réellement aux Africains et ne se transforme pas, à son tour, en nouvelle relation de dépendance.

BKP

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