CAMEROUN ET ANGOLA FACE À MOSCOU : Deux conceptions de la souveraineté à l’épreuve de l’influence russe

Alors que la Russie renforce ses relations avec plusieurs pays africains, le Cameroun et l’Angola illustrent deux approches différentes de la coopération avec Moscou. Entre les interrogations suscitées par les recrutements de ressortissants camerounais pour combattre en Ukraine et la volonté affichée de Luanda de diversifier ses partenariats, une question se pose : jusqu’où un État peut-il aller dans sa coopération avec une puissance étrangère sans compromettre son autonomie ?

La souveraineté nationale demeure un principe régulièrement invoqué par les autorités camerounaises. Pourtant, les relations avec la Russie soulèvent des interrogations sur la manière dont Yaoundé entend préserver cette indépendance stratégique. Recrutement de ressortissants pour combattre en Ukraine, coopération militaire et rapprochements entre certains acteurs médiatiques camerounais et des réseaux russes : plusieurs éléments alimentent le débat sur l’influence croissante de Moscou dans le pays.

Selon une enquête de l’organisation Journalists for Justice, 383 Camerounais auraient été recrutés pour combattre sous uniforme russe. Les données compilées par les enquêteurs feraient également état de plus d’une centaine de morts camerounais, un bilan nettement supérieur aux 16 décès officiellement reconnus par Yaoundé en avril 2026. Ces chiffres, qui méritent d’être examinés à la lumière de leurs sources et de leurs méthodes de collecte, donnent néanmoins une idée de l’ampleur des inquiétudes suscitées par ces recrutements.

Le phénomène n’aurait pas totalement échappé aux autorités. Dès mars 2025, le ministère camerounais de la Défense aurait donné des instructions internes visant à empêcher des militaires de quitter leurs unités pour rejoindre la Russie. Toutefois, la réponse diplomatique publique de Yaoundé demeure peu visible au regard des préoccupations exprimées par les familles de victimes et le collectif « Ramenez nos fils et nos frères », qui réclament des explications, le retour des disparus et le démantèlement des filières de recrutement.

À cette situation s’ajoute la coopération militaire institutionnelle entre les deux pays. Un accord a été signé le 12 avril 2022, avant que sa ratification ne soit autorisée en décembre 2023. En soi, un tel partenariat ne constitue pas une preuve de dépendance. Il invite cependant à s’interroger sur les garanties mises en place par Yaoundé pour préserver ses intérêts stratégiques et protéger ses ressortissants dans un contexte où des Camerounais sont signalés dans les rangs de l’armée russe.

L’influence de Moscou est également évoquée dans le paysage médiatique. En juin 2024, For You Media (FYM), fondé par Serge Espoir Matomba, a conclu un partenariat avec International Reporters à Saint-Pétersbourg, une organisation créée avec le soutien du gouvernement russe. La plateforme diffuse par ailleurs des contenus de RT. D’autres enquêtes ont documenté la circulation de récits favorables à la Russie dans certains médias camerounais et les liens de certains acteurs avec des réseaux d’influence.

Ces éléments ne permettent pas de considérer toute coopération médiatique avec des acteurs russes comme une opération de manipulation, ni d’affirmer que les médias concernés seraient entièrement sous contrôle étranger. Ils posent néanmoins la question de la transparence des partenariats et de leur influence éventuelle sur le débat public. Pour un État qui revendique son indépendance, la capacité à encadrer les relations avec ses partenaires étrangers constitue un enjeu majeur.

L’Angola présente une démarche qui mérite, à cet égard, d’être observée. Lié historiquement à Moscou depuis les années de lutte pour l’indépendance et de la guerre civile, le pays n’a pas pour autant fait de la Russie son unique partenaire stratégique. Luanda s’emploie plutôt à diversifier ses relations, en maintenant des liens avec le Portugal, le Brésil et l’Afrique du Sud, tout en accordant une place importante à la Chine dans son économie, notamment dans les infrastructures et les télécommunications.

Cette orientation s’inscrit dans les ambitions de développement du pays, notamment celles définies dans le Plan national de développement 2023-2027. L’objectif est de consolider les capacités économiques de l’Angola et de multiplier les possibilités de coopération, sans limiter ses perspectives à un seul partenaire.

La gestion de certaines affaires impliquant des ressortissants russes illustre également la volonté des autorités angolaises de faire respecter leur souveraineté. Igor Ratchin et Lev Lakshtanov ont ainsi été condamnés respectivement à onze et huit ans de prison pour des faits de terrorisme et d’espionnage. Ils étaient notamment accusés d’avoir participé à une campagne de désinformation et tenté d’influencer la vie politique angolaise. Selon l’accusation, ils auraient entretenu des liens avec Africa Politology, un réseau d’influence russe présenté par les autorités comme issu de Wagner. Les deux hommes ont contesté les accusations portées contre eux.

Cette procédure judiciaire, menée malgré les relations diplomatiques entre Luanda et Moscou, rappelle qu’un partenariat international ne saurait soustraire ses acteurs au respect des lois nationales. Elle illustre aussi la volonté d’un État de préserver ses institutions face à des activités étrangères jugées contraires à ses intérêts.

La participation de l’Angola au sommet Russie-Afrique organisé à Moscou les 28 et 29 octobre 2026 s’inscrit dans cette logique de coopération. Le commerce, les investissements, l’énergie, l’industrie, l’agriculture et les transferts de technologies figuraient parmi les domaines d’intérêt évoqués. Luanda entend ainsi poursuivre ses échanges avec Moscou tout en maintenant ses autres relations stratégiques.

Le contraste entre le Cameroun et l’Angola ne réside donc pas dans l’existence ou non de relations avec la Russie. Les deux pays entretiennent des liens avec Moscou et peuvent y trouver des intérêts économiques, diplomatiques ou sécuritaires. La différence se situe davantage dans les mécanismes de contrôle, la diversification des partenariats et la manière de réagir lorsque des intérêts nationaux semblent menacés.

Au Cameroun, les recrutements de ressortissants pour combattre en Ukraine et les interrogations autour de certains partenariats médiatiques mettent à l’épreuve le discours sur l’indépendance stratégique. En Angola, la diversification des alliances et les procédures engagées contre des ressortissants étrangers accusés d’ingérence donnent à voir une autre manière de défendre les prérogatives de l’État.

À l’heure où les puissances étrangères multiplient les initiatives pour renforcer leur présence sur le continent, ces deux trajectoires rappellent que la souveraineté ne se limite pas aux déclarations officielles. Elle se mesure aussi à la capacité d’un pays à protéger ses citoyens, à préserver ses institutions, à diversifier ses alliances et à fixer des limites claires à ses partenaires. Car coopérer avec une puissance étrangère ne signifie pas lui abandonner la maîtrise de ses propres choix.

BKP

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