L’arrivée annoncée d’un navire-école de la marine russe à Cotonou, du 8 au 10 novembre 2026, intervient dans un contexte de rapprochement diplomatique entre Cotonou et Moscou. Derrière cette escale présentée comme une occasion de découverte et de renforcement des relations bilatérales, un dossier autrement plus stratégique mérite l’attention : le projet d’accord destiné à faciliter l’entrée des navires militaires russes dans les ports béninois. Entre diversification des partenariats, sécurité maritime et maîtrise des engagements nationaux, le Bénin est appelé à clarifier les contours de cette coopération.
La diplomatie navale ne se limite pas aux cérémonies d’accueil, aux visites de bâtiments militaires ou aux échanges entre équipages. Elle engage aussi des intérêts stratégiques, des questions de sécurité et, parfois, des choix qui peuvent peser durablement sur la souveraineté d’un État. C’est toute la portée de la prochaine escale annoncée d’un navire-école de la marine russe à Cotonou. Prévue du 8 au 10 novembre, cette visite intervient quelques jours après le troisième sommet Russie-Afrique, organisé à Moscou les 28 et 29 octobre 2026. Le Bénin y était représenté par sa vice-présidente, Mariam Chabi Talata, qui conduisait la délégation nationale au nom du président Romuald Wadagni.
À première vue, cette escale relève de la coopération culturelle et diplomatique. L’ambassadeur russe Igor Evdokimov avait d’ailleurs annoncé que les Béninois pourraient monter à bord du navire et découvrir son patrimoine maritime. Mais cette visite intervient dans un contexte où Moscou et Cotonou explorent également des perspectives de coopération militaire et portuaire. Une évolution qui soulève une interrogation essentielle : dans quelles conditions le Bénin peut-il accueillir et développer une coopération navale avec la Russie sans compromettre sa capacité à contrôler ses ports et ses eaux territoriales ?
Pour comprendre les enjeux, il faut rappeler la place stratégique de la mer dans l’économie béninoise. Malgré ses 121 kilomètres de côtes, le pays dépend fortement de ses échanges maritimes, notamment à travers le port autonome de Cotonou, infrastructure majeure pour les recettes douanières et le commerce sous-régional. La crise de la piraterie maritime de 2011 en a donné une illustration brutale. Les attaques enregistrées dans le golfe de Guinée avaient entraîné une hausse des coûts d’assurance et perturbé les activités portuaires. Le Bénin avait alors renforcé sa coopération sécuritaire avec le Nigeria à travers l’opération Prosperity, lancée en septembre 2011. Cette expérience a montré que la sécurité maritime constitue un enjeu national qui nécessite des moyens propres, mais aussi une collaboration régionale efficace.
Depuis, le pays a poursuivi le renforcement de ses capacités de surveillance et d’intervention. En juin 2024, un dispositif de surveillance maritime avait notamment permis de repérer un remorqueur suspect avant son interception par les forces béninoises. Ces efforts rappellent une exigence : toute coopération étrangère dans le domaine naval devrait contribuer à consolider les capacités nationales, et non créer une dépendance envers un partenaire extérieur.
C’est précisément à ce niveau que le rapprochement avec Moscou mérite une attention particulière. Le 19 janvier 2026, le gouvernement russe a adopté une décision autorisant la poursuite des démarches en vue de la signature d’un accord avec le Bénin sur la simplification des procédures d’entrée des navires militaires russes dans les ports béninois. Le document, rendu public sur une plateforme juridique russe, présente un projet d’accord et charge le ministère russe de la Défense de conduire les négociations avec la partie béninoise avant une éventuelle signature. Il ne permet donc pas, à lui seul, d’affirmer que cet accord est déjà entré en vigueur.
Le contenu du projet mérite néanmoins d’être examiné. Il prévoit notamment l’organisation des escales, l’approvisionnement des navires, les opérations de maintenance et de réparation ainsi que les conditions de séjour des équipages sur le territoire béninois. Il détaille également les procédures de notification préalable, les informations à transmettre sur les bâtiments concernés, les conditions de débarquement des marins et les questions de juridiction en cas d’incident. Le texte prévoit notamment un délai de notification de dix jours ouvrables avant une escale et précise les informations relatives au navire, à son équipage, à sa mission et à la durée de son séjour.
Ces dispositions montrent que le projet ne porte pas simplement sur des visites protocolaires. Il organise des facilités logistiques et opérationnelles au bénéfice des bâtiments militaires russes. Il prévoit aussi que les navires puissent bénéficier de services portuaires, notamment en matière d’eau, de carburant, de vivres et de réparations, dans des conditions contractuelles. Autant de dispositions qui appellent une lecture attentive du côté béninois.
La première question est celle de la transparence. À ce stade, le projet est accessible à travers une décision russe, mais il importe que les autorités béninoises précisent publiquement l’état des négociations, les éventuelles modifications apportées au texte et les engagements finalement retenus. Un accord touchant à l’accès des navires militaires étrangers aux ports nationaux ne saurait être considéré comme une simple formalité administrative. Les citoyens ont intérêt à connaître les conditions dans lesquelles leur pays entend organiser cette coopération.
La deuxième interrogation concerne le contrôle des activités. Le projet russe prévoit des notifications préalables et identifie le ministère béninois de la Défense nationale comme autorité compétente pour sa mise en œuvre. Ces mécanismes sont importants, mais leur efficacité dépendra de leur application concrète. Le Bénin devra notamment conserver la maîtrise des autorisations d’escale, des inspections relevant de ses compétences, des cargaisons transportées et des conditions de séjour des équipages. La présence d’un navire militaire étranger dans un port national ne doit jamais être assimilée à un abandon de contrôle par l’État hôte.
La question se pose avec d’autant plus d’acuité que le Bénin fait face à des défis sécuritaires dans sa partie septentrionale. Les tensions régionales, les menaces liées aux groupes armés et les relations avec les pays voisins imposent une vigilance particulière sur les mouvements de matériels militaires dans le golfe de Guinée. Les ports béninois ne doivent pas devenir, sans décision claire et contrôle effectif des autorités nationales, des plateformes de transit pour des opérations militaires conduites dans des pays tiers.
La troisième interrogation porte sur les bénéfices réels que le Bénin peut tirer de cette coopération. L’accueil de bâtiments russes peut favoriser les échanges entre marines, les formations, les contacts techniques et le partage d’expériences. Mais au-delà des perspectives diplomatiques, quelles retombées concrètes sont prévues pour la marine béninoise ? La coopération pourrait-elle se traduire par un accompagnement dans la maintenance des patrouilleurs, le renforcement des systèmes de surveillance côtière, la formation spécialisée des personnels ou encore l’amélioration des capacités de lutte contre la piraterie et la pêche illicite ? Ce sont ces résultats qui permettraient de mesurer la valeur ajoutée du partenariat.
Au sommet de Moscou, la vice-présidente Mariam Chabi Talata a notamment mis en avant les priorités béninoises en matière d’engrais, de sécurité alimentaire, de débouchés agricoles et de transformation locale. Elle a plaidé pour une coopération davantage orientée vers les investissements productifs et les intérêts concrets des populations. Cette approche mérite également de s’appliquer au volet sécuritaire : un partenariat ne peut être jugé uniquement à l’aune de la proximité diplomatique ou de la fréquence des visites officielles. Il doit aussi être évalué au regard de ce qu’il apporte effectivement au pays.
La Russie n’est d’ailleurs pas le seul partenaire avec lequel le Bénin peut développer des relations dans le domaine maritime. Le Nigeria, les autres pays du golfe de Guinée et les partenaires internationaux déjà engagés dans la sécurité régionale constituent autant d’interlocuteurs avec lesquels Cotonou peut poursuivre des coopérations complémentaires. La diversification diplomatique ne doit pas conduire à remplacer une dépendance par une autre. Elle doit plutôt permettre au Bénin de négocier en position de responsabilité, en fonction de ses priorités nationales.
En définitive, la question n’est pas de rejeter par principe la coopération navale russe, ni de considérer toute présence militaire étrangère comme une menace. Le Bénin est libre de diversifier ses partenariats et de rechercher les moyens nécessaires à la protection de ses intérêts maritimes. Mais cette ouverture doit s’accompagner de garanties précises : publication des accords, contrôle effectif des escales, clarification des règles de juridiction, transparence sur les cargaisons et identification des contreparties attendues.
L’escale du 8 au 10 novembre prochain offrira au public une occasion de découvrir un navire de la marine russe. Elle pourrait aussi être l’occasion pour les autorités béninoises de mieux éclairer l’opinion sur les perspectives de cette coopération. Car, en matière de défense et de sécurité, la souveraineté ne se mesure pas au nombre de partenaires que l’on accueille, mais à la capacité de décider des conditions de leur présence et de préserver ses propres intérêts.
G.K.F
