La Côte d’Ivoire est à la croisée des chemins. À quelques semaines de la présidentielle d’octobre, la Cour constitutionnelle a tranché : plusieurs grandes figures de l’opposition sont recalées, laissant un paysage électoral réduit, verrouillé et contesté. Laurent Gbagbo, Charles Blé Goudé, Tidjane Thiam, Pascal Affi N’Guessan et bien d’autres n’auront pas voix au chapitre. Cette exclusion massive prive le scrutin de sa diversité et, surtout, fait planer le spectre d’une nouvelle confrontation. Dans un pays marqué par les blessures encore ouvertes de 2010, chaque décision institutionnelle se lit à travers le prisme du soupçon et du rapport de force.
En 2010 déjà, la Côte d’Ivoire s’était enfoncée dans le chaos post-électoral, avec deux présidents proclamés et un pays au bord de la guerre civile. C’est l’intervention décisive de la France qui avait fini par installer Alassane Ouattara au palais présidentiel. Mais quinze ans plus tard, le contexte a changé. Si à Abidjan, les contestataires s’interrogent sur la sincérité du processus électoral, à Paris, c’est le pouvoir lui-même qui vacille. Emmanuel Macron, jadis “roi faiseur” en Afrique francophone, est aujourd’hui affaibli par une Assemblée nationale frondeuse et un Parlement qui dicte sa loi à l’exécutif. Le maître colon, qui dictait autrefois la marche à suivre dans les capitales africaines, se retrouve lui-même embourbé dans une crise institutionnelle sans précédent.
Dès lors, une question cruciale se pose : qui jouera l’arbitre si la Côte d’Ivoire replonge dans une confrontation ? La France, affaiblie et préoccupée par ses propres démons politiques, n’a plus ni la légitimité, ni la force de s’imposer comme en 2010. Quant à la communauté internationale, son attention est accaparée par d’autres foyers de tension à travers le monde.
Cette présidentielle verrouillée ouvre donc deux scénarios : soit une élection formelle, vidée de sa substance démocratique, acceptée à contrecœur par une opposition privée de ses leaders ; soit une contestation populaire qui pourrait rallumer les braises d’une crise que l’on croyait derrière nous. Dans les deux cas, le risque d’instabilité est bien réel.
La Côte d’Ivoire entre ainsi dans une zone de turbulence. Avec une France fragilisée, un pouvoir ivoirien déterminé à garder la main, et une opposition décapitée, le pays marche sur un fil. Reste à savoir si ce fil mènera vers la paix fragile d’une élection sans surprise… ou vers l’abîme d’un nouvel affrontement.
Patrice BIAOU
