DIPLÔME SANS EMPLOI : Le grand malaise des filières sans débouchés au Bénin

Au Bénin, il est peut-être temps de poser une question qui dérange : combien de jeunes faut-il encore former dans des filières dont le marché de l’emploi ne semble plus pouvoir absorber les diplômés ? Chaque année, des parents déboursent des centaines de milliers de francs CFA pour envoyer leurs enfants dans des établissements de formation professionnelle. Ils paient les inscriptions, les mensualités, les fournitures, les déplacements et parfois même les stages. Pendant tout ce temps, une promesse demeure : au bout du parcours, le jeune aura un métier et pourra enfin voler de ses propres ailes. Mais que se passe-t-il lorsque le diplôme arrive et que l’emploi, lui, ne vient jamais ?

C’est là que le malaise devient sérieux. Certaines formations continuent d’attirer de nombreux jeunes parce qu’elles donnent l’impression d’offrir une insertion rapide. C’est notamment le cas de certaines formations dans le secteur de la santé, comme auxiliaire de pharmacie ou délégué médical. Ces métiers existent, bien entendu. Il ne s’agit pas de prétendre le contraire. La formation des auxiliaires de pharmacie est d’ailleurs encadrée par l’Ordre national des pharmaciens du Bénin, qui publie des listes de centres agréés. Mais une question essentielle reste posée : combien de postes disponibles pour combien de jeunes formés chaque année ?

Une pharmacie ne recrute pas indéfiniment. Une officine n’a pas besoin chaque année de plusieurs nouveaux auxiliaires. Le nombre d’établissements pharmaceutiques, leur taille, leur capacité financière et leurs besoins en personnel constituent nécessairement une limite au nombre d’emplois disponibles. Alors pourquoi continuer à envoyer toujours plus de jeunes vers ces formations sans leur donner une vision précise des possibilités d’insertion qui les attendent à la sortie ?

La même interrogation se pose pour la délégation médicale. Le métier existe et certaines entreprises recrutent effectivement des délégués médicaux. Mais combien de laboratoires et d’entreprises pharmaceutiques sont réellement en mesure d’absorber chaque année les nouveaux diplômés ? Combien de jeunes formés exercent effectivement ce métier ? Combien ont changé de voie ? Combien attendent toujours une première véritable opportunité professionnelle ?

Ces questions ne peuvent plus être balayées sous le tapis. Parce que derrière chaque inscription, il y a une famille. Derrière chaque frais de formation, il y a souvent des sacrifices. Des parents économisent pendant des mois, s’endettent parfois ou privent la famille de certaines dépenses pour financer les études d’un enfant. Ils le font avec une conviction simple : investir dans sa formation, c’est investir dans son avenir.

Mais lorsque cet avenir débouche sur le chômage, l’investissement familial devient une charge qui se prolonge. Le jeune revient à la maison. Il est diplômé, mais sans emploi. Il a terminé ses études, mais dépend toujours de ses parents pour se nourrir, se loger ou se déplacer. Certains finissent par accepter des emplois qui n’ont aucun rapport avec leur formation. D’autres abandonnent complètement le métier pour lequel ils ont consacré plusieurs années de leur vie. Et certains, plus durement touchés, sont contraints de prendre un chemin qu’ils n’avaient jamais imaginé.

À quoi sert alors le diplôme ?

Le problème n’est pas seulement celui du jeune qui ne trouve pas d’emploi. C’est celui d’un système qui continue parfois à former sans mesurer suffisamment la capacité réelle du marché à absorber les personnes formées. Le Bénin a pourtant compris que cette question est devenue centrale. Les politiques publiques récentes en matière de formation technique et professionnelle mettent davantage l’accent sur l’adéquation entre les compétences enseignées et les besoins du marché. Cette orientation est salutaire. Mais elle doit aller jusqu’au bout.

L’État doit savoir combien de jeunes sont formés dans chaque filière, combien trouvent effectivement un emploi, combien deviennent entrepreneurs, combien poursuivent leurs études et combien restent sans activité correspondant à leur qualification. Ces données devraient être publiques. Elles devraient même être disponibles avant l’inscription. Un jeune qui s’apprête à investir deux ou trois années de sa vie dans une formation devrait savoir combien de diplômés de la même filière ont trouvé un emploi au cours des dernières années. Il devrait savoir quels sont les principaux employeurs, combien de postes sont disponibles et quelles sont les possibilités réelles d’évolution.

Aujourd’hui, les établissements communiquent facilement sur leurs formations, leurs conditions d’admission et leurs frais de scolarité. Mais qu’en est-il du devenir de leurs anciens apprenants ? Combien ont été recrutés ? Combien travaillent réellement dans leur domaine ? Combien sont encore au chômage ? Voilà les chiffres qui devraient figurer au premier rang des informations fournies aux familles.

Une école ne devrait pas seulement être capable de dire : « Nous formons des auxiliaires de pharmacie » ou « Nous formons des délégués médicaux ». Elle devrait aussi pouvoir répondre à une question beaucoup plus importante : que deviennent ceux que nous avons formés ?

Il est temps que l’État béninois mette un véritable coup de balai dans ce secteur. Pas en fermant arbitrairement des établissements, ni en déclarant inutiles des métiers qui ont leur place dans l’économie, mais en évaluant froidement les filières à partir de leurs résultats. Une formation qui ne permet plus, durablement, une insertion raisonnable doit être réévaluée. Une filière saturée doit voir ses capacités d’accueil repensées. Un établissement dont les formations ne correspondent plus aux besoins du marché doit être obligé de revoir son offre. Et lorsqu’une formation ne garantit ni qualité, ni reconnaissance, ni perspective professionnelle crédible, l’État doit avoir le courage de la mettre à l’écart.

Ce ne serait pas fermer des portes aux jeunes. Ce serait éviter de les envoyer vers des portes qui n’existent pas. Car le plus grand danger n’est pas qu’un jeune ne fasse pas d’études. Le plus grand danger est de lui faire croire qu’une formation constitue automatiquement un avenir, alors qu’au bout du parcours, personne ne sait réellement où il pourra travailler.

Former pour former ne peut plus être une politique d’emploi. Le diplôme ne doit pas devenir un simple morceau de papier que l’on range dans un tiroir pendant que les parents continuent de prendre en charge un adulte pourtant arrivé au terme de ses études.

Il faut donc changer de logique. Le nombre de diplômés ne doit plus être le seul indicateur de réussite d’un système de formation. Le véritable indicateur doit être ce qu’ils deviennent après leur sortie. Un jeune qui termine une formation et trouve un emploi, crée une activité ou poursuit un parcours professionnel cohérent est une réussite. Un jeune qui sort diplômé et reste pendant des années sans perspective est un signal d’alerte.

Et lorsque ces signaux se répètent dans une même filière, l’État ne peut plus détourner le regard. Les parents ont le droit de savoir où va leur argent. Les jeunes ont le droit de connaître les perspectives qui les attendent. Les établissements ont le devoir d’être transparents. Et l’État a la responsabilité de réguler un marché de la formation qui ne peut pas fonctionner uniquement selon la logique du nombre d’inscriptions. L’avenir d’un enfant ne doit pas être une loterie.

Il est temps de regarder les filières sans débouchés en face, de mesurer leur utilité réelle et de prendre les décisions qui s’imposent. Parce qu’au bout de plusieurs années d’études, de sacrifices financiers et d’espoir familial, une question demeure brutale mais incontournable : si le diplôme ne conduit nulle part, pourquoi continuer à y envoyer nos enfants ?

Patrice BIAOU

3 thoughts on “DIPLÔME SANS EMPLOI : Le grand malaise des filières sans débouchés au Bénin”

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