À Zinvié, localité située dans la commune d’Abomey-Calavi, la pisciculture connaît un essor remarquable depuis une vingtaine d’années. Pourtant, derrière cette dynamique, les producteurs de tilapia (Oreochromis niloticus) font face à une série de défis à la fois environnementaux, techniques et économiques. Une enquête menée auprès des acteurs du secteur, notamment Martial Koudérin, directeur exécutif de CREDI-ONG et président de l’Association des pisciculteurs du Bénin, met en lumière les réalités d’une filière en pleine mutation.
« 2 millions » c’est la production annuelle d’alevins. Selon Martial Kouderin, directeur exécutif (DE) du Centre Régional de Recherche et d’Education pour un Développement Intégré (CREDI-ONG), il y a une vingtaine d’années, les initiatives piscicoles étaient quasi inexistantes dans le marécage de Zinvié. Aujourd’hui, le paysage a radicalement changé. Des dizaines d’étangs ont été aménagés, traduisant un intérêt croissant pour cette activité. Cependant, cette expansion se heurte à une réalité préoccupante : la dégradation progressive de l’écosystème naturel. En effet, l’installation des étangs implique le décapage des marécages, entraînant la destruction d’habitats naturels. Ainsi, une dualité s’impose : produire davantage pour répondre à la demande alimentaire tout en préservant la biodiversité. « Nous sommes confrontés à cette obligation de concilier production et protection de l’environnement », souligne-t-il. Au cœur des difficultés figure la question des infrastructures. Contrairement aux systèmes modernes, les étangs aménagés dans les zones marécageuses reposent sur des nappes phréatiques, rendant leur gestion particulièrement complexe. En pratique, plusieurs contraintes se posent. D’abord, la vidange complète des étangs reste difficile, ce qui empêche souvent de repartir sur un nouveau cycle dans des conditions optimales. Ensuite, la présence de poissons résiduels issus des cycles précédents la production. À cela s’ajoute le problème du curage. Normalement effectué tous les deux à trois cycles, il consiste à retirer la boue accumulée au fond des étangs. Or, dans un environnement constamment inondé, cette opération devient quasi impossible. Conséquence : la capacité de production diminue progressivement, limitant les rendements. « Cette matière organique accumulée réduit considérablement la capacité de charge des étangs », explique Martial Koudérin. En parallèle, les pisciculteurs doivent faire face à une forte pression des prédateurs. Situés en plein écosystème naturel, les étangs attirent de nombreuses espèces. Parmi les plus redoutables figurent les oiseaux, particulièrement friands d’alevins. À cela s’ajoutent des reptiles tels que les varans, les pythons (Python sebae) et même les crocodiles. Dans ces conditions, la protection des installations devient un enjeu majeur. Sans dispositifs adaptés, une part importante de la production peut être perdue.
Une alimentation coûteuse représentant jusqu’à 70 % des charges
Sur le plan économique, l’alimentation constitue le principal poste de dépense. Selon les données recueillies, elle représente entre 60 % et 70 % des charges d’exploitation. Longtemps, les pisciculteurs de Zinvié ont dû s’approvisionner à Abomey-Calavi, faute de points de vente locaux. Ce n’est que récemment qu’un magasin spécialisé a été ouvert dans la zone, facilitant l’accès aux intrants. Malgré cette avancée, le coût élevé des aliments reste un frein au développement de la filière. Contrairement à certaines idées reçues, l’accès aux alevins ne constitue pas un problème majeur. La zone compte au moins trois écloseries capables de satisfaire la demande. Cependant, c’est la planification qui pose problème. De nombreux producteurs attendent la fin de leur cycle avant de rechercher de nouveaux alevins, créant des ruptures dans la production. « On ne produit pas les alevins comme du pain. Il faut anticiper », insiste Martial Koudérin.
Le manque de formation, un frein à la performance
Au-delà des contraintes matérielles, le déficit de compétences techniques limite également les performances des pisciculteurs. Beaucoup d’acteurs se lancent dans l’activité sans maîtriser les spécificités du milieu marécageux. Or, ces zones présentent des caractéristiques particulières : faible teneur en oxygène, forte présence de matières organiques et acidité de l’eau. Ces facteurs influencent directement la croissance des poissons et nécessitent des techniques adaptées. D’où l’importance de la formation. Dans cette optique, CREDI-ONG a lancé une initiative d’incubation baptisée « Universita », destinée à former de jeunes entrepreneurs sur une période de 6 à 12 mois, avec un accompagnement supplémentaire d’un an. Par ailleurs, la filière piscicole joue un rôle clé dans la sécurité alimentaire. Face à la demande croissante en protéines animales, le développement de la production locale apparaît comme une nécessité. Cependant, cette expansion pose un dilemme écologique. Le marécage de Zinvié, riche en biodiversité, subit une pression croissante due aux activités humaines. Pour y remédier, les acteurs du secteur prônent une approche plus durable. Cela passe notamment par la limitation de l’usage des produits chimiques et la promotion de pratiques respectueuses de l’environnement.
Des perspectives prometteuses mais conditionnées
Malgré ces nombreux défis, les perspectives restent encourageantes. L’augmentation de la demande en alevins témoigne de l’intérêt grandissant pour la pisciculture. Toutefois, pour assurer un développement durable, plusieurs recommandations s’imposent : renforcer la formation des producteurs ; améliorer les techniques de gestion des étangs ; faciliter l’accès à des équipements adaptés ; promouvoir les échanges de bonnes pratiques entre acteurs. La filière piscicole de Zinvié se trouve à un tournant. Entre opportunités économiques et contraintes structurelles, son avenir dépendra de la capacité des acteurs à concilier productivité et préservation de l’environnement. Comme le résume Martial Koudérin : « Produire oui, mais pas au détriment de la nature. »
Souvenir ZANNOU
