GUERRE DES DRONES AU MALI : Quand les frappes « précises » de Bamako font des victimes civiles

Des enfants parmi les victimes, des villages touchés et des frappes pourtant présentées par l’armée malienne comme des opérations « précises » contre des groupes armés. Une enquête publiée le 16 septembre 2026 par Bellingcat, en collaboration avec Jeune Afrique, met en lumière plusieurs cas de frappes de drones menées par les Forces armées maliennes (FAMa) qui auraient causé des morts et des blessures parmi les civils. L’enquête relance surtout une question sensible : comment les cibles sont-elles identifiées et vérifiées avant les frappes ?

À Zouera, dans la région de Tombouctou, une frappe menée le 8 juillet 2025 avait été présentée par l’armée malienne comme une opération contre un véhicule servant à l’approvisionnement de « terroristes ». L’analyse de Bellingcat, fondée notamment sur la géolocalisation des images et la comparaison avec des données satellitaires, situe la frappe à proximité immédiate d’une structure civile qui a été incendiée après l’explosion. Médecins Sans Frontières avait rapporté quatre morts, dont trois jeunes filles, ainsi que cinq blessés.

À Amasrakad, dans le nord du pays, le scénario est encore plus lourd. Des images diffusées par l’armée malienne montraient deux frappes successives. Selon un témoignage recueilli par Jeune Afrique et repris dans l’enquête, la seconde frappe aurait atteint un abri où des personnes s’étaient réfugiées après la première explosion. Le témoin évoque treize morts appartenant à deux familles, dont plusieurs enfants. Amnesty International avait déjà documenté en 2024 la mort d’au moins treize civils, parmi lesquels sept enfants, dans ces frappes.

Pourtant, le communiqué officiel publié après l’opération indiquait que les forces maliennes avaient « neutralisé » plusieurs « terroristes » et détruit du matériel et des véhicules militaires. L’armée n’a pas répondu aux questions de Bellingcat portant notamment sur la présence éventuelle de civils, les précautions prises avant les frappes et l’existence d’une enquête sur les victimes rapportées.

Ces cas ne constituent pas, selon Bellingcat, une série d’incidents isolés. L’organisation affirme avoir géolocalisé plus d’une douzaine de frappes de drones, dont certaines ont été menées dans ou à proximité de zones peuplées. Dans plusieurs situations, les enquêteurs n’ont toutefois pas pu déterminer avec certitude l’identité des personnes tuées.

C’est précisément cette zone grise qui inquiète les spécialistes interrogés dans l’enquête. Yvan Guichaoua, chercheur au Bonn International Centre for Conflict Studies, évoque un possible mécanisme de « culpabilité par localisation » : des personnes pourraient être considérées comme des cibles en raison de l’endroit où elles se trouvent, de leur activité ou de leur supposée proximité avec des groupes armés. Julien Antouly, spécialiste du droit public et du droit international humanitaire, rappelle de son côté que la localisation ou certaines activités ne suffisent pas, à elles seules, à établir qu’une personne constitue une cible militaire légitime.

Le problème prend une autre dimension avec l’élargissement de l’arsenal aérien malien. Depuis l’acquisition des premiers Bayraktar TB2 turcs fin 2022, Bamako a considérablement renforcé ses capacités de frappe. Les FAMa disposent désormais également de drones Akıncı, tandis que Bellingcat a documenté en juillet 2026 l’utilisation de drones de type Shahed-136 dans le nord du Mali, probablement introduits avec le soutien de l’Africa Corps russe.

La différence est importante. Les TB2 et Akıncı sont des drones de combat capables d’employer des munitions guidées, tandis que le Shahed-136 est un drone d’attaque à sens unique conçu pour atteindre sa cible et exploser à l’impact. Des experts cités par Bellingcat soulignent que ce dernier ne peut pas vérifier sa cible pendant son vol. Dans un conflit où combattants et civils circulent sur les mêmes routes et fréquentent les mêmes marchés, cette limite augmente le risque de frapper la mauvaise cible.

Les risques ne sont pas théoriques. Une enquête publiée en juillet par Bellingcat avait déjà géolocalisé des frappes de drones de type Shahed dans les villages d’Inafarak et de Talahandak, dans le nord du Mali. Les images analysées faisaient apparaître des destructions de bâtiments et de véhicules commerciaux.

Human Rights Watch avait également documenté en juillet 2026 une frappe à Kyrnia attribuée, selon les éléments disponibles, aux forces maliennes ou à l’Africa Corps. L’organisation avait identifié huit victimes, dont trois enfants, et recueilli des témoignages faisant état de plusieurs explosions et de blessés.

À mesure que les drones deviennent un outil central de la guerre menée par Bamako, leur emploi pose donc une question qui dépasse la seule technologie militaire. Une frappe peut être qualifiée de « précise » sur une chaîne de télévision. Elle peut aussi laisser derrière elle des enfants morts, des familles décimées et des villages détruits.

C’est là que se situe le véritable problème. La sophistication de l’arsenal aérien ne garantit ni la justesse du renseignement ni le respect de la distinction entre combattants et civils. Or, selon les spécialistes cités par Bellingcat, les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution restent applicables aux frappes de drones.

Pour Bamako, la question devient dès lors difficile à esquiver : lorsque les frappes sont revendiquées comme des succès contre les groupes armés, qui répond des civils tués lorsque les éléments recueillis sur le terrain racontent une autre histoire ?

La guerre des drones offre à l’armée malienne une capacité de frappe nouvelle. Mais elle expose aussi la junte à une exigence nouvelle : celle de démontrer, au-delà des images de frappes diffusées à la télévision, que chaque cible a réellement été identifiée, vérifiée et distinguée des populations civiles.

BKP

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