Pendant que le monde célèbre chaque 17 juin la Journée mondiale de la lutte contre la désertification et la sécheresse, une autre réalité, moins visible mais tout aussi préoccupante, s’impose progressivement : celle d’une dégradation des terres qui menace directement la sécurité alimentaire des populations. Au Bénin, où l’agriculture demeure le principal moyen de subsistance de millions de personnes, la désertification n’est plus seulement une question environnementale ; elle est devenue un défi économique, social et humain.
Dans l’imaginaire collectif, la désertification évoque souvent les dunes de sable qui avancent dans les régions sahéliennes. Pourtant, selon la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (CNULCD), il s’agit avant tout d’un processus de dégradation des terres causé par les changements climatiques et les activités humaines. Érosion des sols, disparition de la couverture végétale, perte de fertilité, raréfaction des ressources en eau : autant de phénomènes qui réduisent progressivement la capacité des terres à produire.
Selon les données des Nations unies, près de 40 % des terres émergées de la planète sont aujourd’hui dégradées, affectant directement près de 3,2 milliards de personnes. En Afrique, plus de 65 % des terres productives sont touchées par des formes diverses de dégradation, avec des conséquences directes sur les systèmes agricoles et pastoraux.
Une menace silencieuse pour les récoltes
Au Bénin, les départements du Borgou, de l’Alibori, de l’Atacora et de la Donga figurent parmi les zones où les effets de la dégradation des terres sont les plus perceptibles. La pression démographique, les défrichements intensifs, les feux de végétation, l’exploitation abusive du bois-énergie et les effets des changements climatiques fragilisent les écosystèmes et réduisent progressivement les capacités de production des sols.
Pour de nombreux producteurs, les saisons agricoles deviennent de plus en plus imprévisibles. Les pluies s’installent tardivement, les épisodes de sécheresse se multiplient et les terres, appauvries par des années de surexploitation, produisent moins qu’auparavant. Les rendements de plusieurs cultures vivrières, notamment le maïs, le sorgho, le mil ou encore le niébé, sont directement affectés.
Cette baisse de productivité se répercute inévitablement sur les marchés. Moins de production signifie une offre plus faible, donc une hausse des prix des denrées alimentaires. Au bout de la chaîne, ce sont les ménages les plus modestes qui en paient le prix.
L’insécurité alimentaire commence souvent par la terre
La désertification est rarement évoquée lorsqu’il est question de vie chère ou d’insécurité alimentaire. Pourtant, les deux phénomènes sont étroitement liés. Lorsque les terres agricoles perdent leur fertilité, les récoltes diminuent, les revenus des producteurs baissent et les capacités d’approvisionnement des marchés s’affaiblissent.
Dans les villages, cette réalité pousse de nombreux jeunes à abandonner l’agriculture pour rejoindre les centres urbains, où ils espèrent trouver de meilleures opportunités. Cet exode rural contribue à la désertification humaine des campagnes et accentue le chômage dans les villes. Dans certaines localités, la raréfaction des terres cultivables et des pâturages alimente également des tensions entre agriculteurs et éleveurs.
Ainsi, la désertification ne détruit pas uniquement les paysages ; elle fragilise les économies locales, réduit les opportunités d’emploi et menace directement la stabilité sociale.
Le défi béninois : protéger les terres pour nourrir les générations futures
Conscient des enjeux, le Bénin a engagé plusieurs actions en faveur de la restauration des terres dégradées et de la préservation des ressources naturelles. Les campagnes nationales de reboisement, les programmes de gestion durable des forêts, la promotion des techniques agroécologiques, l’encouragement des cultures fourragères ou encore les initiatives de récupération des sols constituent autant de réponses face à ce défi.
Toutefois, les spécialistes estiment que la bataille ne pourra être gagnée sans une implication plus forte des communautés rurales. Les solutions devront intégrer la promotion de pratiques agricoles durables, la réduction de la dépendance au bois-énergie, la vulgarisation des foyers améliorés et des combustibles alternatifs, ainsi qu’un meilleur accompagnement des producteurs dans la gestion des terres.
Plus encore, les politiques publiques gagneraient à s’intéresser davantage aux réalités des villages les plus reculés, où les effets de la dégradation des sols se font ressentir avec le plus d’acuité. Car un enfant bien nourri est d’abord l’enfant d’une terre qui produit. Une école construite dans un hameau ne suffira pas à garantir l’avenir si les familles ne disposent plus des moyens de vivre de leur travail agricole.
Une urgence qui dépasse les discours
Chaque année, les cérémonies officielles rappellent la nécessité de lutter contre la désertification. Mais pour des milliers de familles béninoises, cette lutte ne dure pas une journée : elle est quotidienne. Elle se joue dans les champs où les récoltes diminuent, dans les villages où les jeunes s’en vont et dans les marchés où le panier de la ménagère devient de plus en plus lourd.
Au fond, la désertification est peut-être l’un des visages les plus méconnus de l’insécurité alimentaire. Car lorsqu’une terre s’épuise, ce n’est pas seulement l’environnement qui souffre : c’est toute une économie locale qui vacille, c’est une communauté qui se fragilise et c’est l’avenir alimentaire d’un pays qui se trouve menacé.
À l’heure où le monde appelle à restaurer les terres dégradées, le véritable défi pour le Bénin est sans doute celui-ci : protéger ses sols aujourd’hui pour éviter que les générations de demain n’héritent de champs stériles et d’une faim silencieuse.
Patrice BIAOU
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