LE RÉVERBÈRE DU WEEK-END : Les amis de la veille

Il y a des amitiés qui résistent aux intempéries, aux longues nuits et même aux repas sans dessert. Et puis, il y a celles qui commencent à prendre l’eau dès que les places autour de la table deviennent insuffisantes. Hier encore, on partageait le même toit, les mêmes ambitions et parfois les mêmes confidences. Aujourd’hui, on cherche la sortie, avec la délicatesse d’un invité qui renverse sa chaise avant de rendre les clés.

Dans certaines maisons, les préparatifs d’une grande fête ont un don particulier : ils réveillent les rancœurs, précipitent les départs et donnent aux portes une vocation nouvelle. À peine les chaises sont-elles disposées que certains convives découvrent qu’ils n’ont plus rien à faire dans la concession. Curieux calendrier ! On aurait pu partir hier, avant-hier, ou même attendre le lendemain. Mais non. Il fallait visiblement que le bruit des valises accompagne celui des préparatifs.

Le plus savoureux, c’est que les uns et les autres ne racontent pas tout à fait la même histoire. Pour certains, on quitte une maison dont les idéaux auraient pris la poudre d’escampette. Pour d’autres, on cherche simplement à sortir avant que le maître des lieux ne décide de changer les serrures. Ah, les interprétations ! Dans les affaires de famille, chacun possède sa version des faits, son certificat de bonne conduite et, bien entendu, la clé de la vérité.

Mais les amitiés politiques ont une mémoire parfois sélective. On oublie les longues réunions, les poignées de main, les serments de fidélité et les moments où l’on défendait ensemble la même toiture contre les intempéries. Puis, au premier grand désaccord, les souvenirs changent de couleur. Ce qui ressemblait hier à une divergence passagère devient aujourd’hui une incompatibilité fondamentale. Comme si les fissures venaient d’apparaître le matin même, alors que certains en connaissaient déjà l’emplacement exact.

Il faut toutefois reconnaître aux partants un talent certain pour le choix du calendrier. Quitter la maison à la veille de la fête, c’est s’assurer que les invités parleront davantage des absents que du menu. Même sans prendre la parole dans la salle, on peut réussir à occuper toutes les conversations. Il suffit de bien claquer la porte et de laisser les curieux faire le reste. La politique a décidément ses spécialistes de la sortie remarquée !

Pendant ce temps, ceux qui restent doivent préparer la réception, accueillir les convives et expliquer pourquoi la famille semble avoir perdu quelques membres en chemin. Ils assurent que la maison tient toujours debout. Les autres soutiennent qu’elle n’est plus tout à fait celle qu’ils avaient connue. Et le voisinage, fidèle à sa réputation, écoute les deux versions depuis sa terrasse, sans manquer une miette du spectacle.

Au fond, lorsqu’une amitié se termine, la question n’est pas seulement de savoir qui est parti ou qui est resté. Il faut aussi se demander ce que chacun emporte dans ses bagages : ses convictions, ses blessures, ses ambitions ou quelques vieux secrets de famille. Car les portes sont faites pour s’ouvrir et se fermer, mais les souvenirs, eux, n’ont pas toujours la politesse de rester à l’intérieur.

Le Réverbère s’éteint.
Mais la rue reste éclairée.

À la semaine prochaine, sauf si les retrouvailles sont annoncées avant les excuses.

Patrice BIAOU

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