Deux ans après avoir chassé les soldats américains du Niger au nom de la souveraineté, Washington revient dans l’équation nigérienne par une porte que le général Abdourahamane Tiani ne peut ignorer : celle de l’uranium. La Development Finance Corporation (DFC), l’institution américaine de financement du développement, a approuvé jusqu’à 414,2 millions de dollars de financement pour le projet de Dasa, dans la région d’Agadez. Un projet détenu à 80 % par le canadien Global Atomic, l’État nigérien conservant 20 %. Le symbole est saisissant : Niamey rompt avec les partenaires occidentaux au nom de son autonomie, mais son industrie minière continue de rechercher des capitaux venus de l’étranger.
Le paradoxe ne réside pas dans le recours à des investisseurs étrangers. Un État peut parfaitement revendiquer sa souveraineté tout en attirant des capitaux internationaux. Il apparaît plutôt dans l’écart entre le discours de rupture et les réalités économiques auxquelles le pouvoir nigérien reste confronté. Après avoir engagé une reprise en main de secteurs stratégiques, notamment avec la nationalisation de la SOMAÏR, opérée jusque-là par le français Orano, Niamey continue de compter sur des partenaires étrangers pour développer une partie de son potentiel minier.
Dasa en est une illustration particulièrement forte. Le projet est porté par Global Atomic, société canadienne qui contrôle 80 % de la Société minière de Dasa (SOMIDA), tandis que l’État nigérien en détient 20 %. Le 18 mai 2026, Tiani recevait personnellement le PDG de Global Atomic, Stephen G. Roman, pour faire le point sur l’avancement du chantier. À cette occasion, le président nigérien a réaffirmé le soutien de l’État au projet. Global Atomic indique par ailleurs avoir déjà investi des centaines de millions de dollars dans son développement.
Quelques mois plus tard, c’est donc une institution américaine qui intervient dans le financement envisagé. La DFC a approuvé une facilité de dette pouvant atteindre 414,2 millions de dollars. Mais le financement n’est pas encore versé : plusieurs conditions doivent être remplies, notamment l’identification d’une voie viable pour exporter le yellowcake, la prolongation de certaines autorisations minières et la conclusion d’un accord direct avec le gouvernement nigérien.
Washington revient ainsi dans un secteur stratégique du Niger sans revenir militairement à Niamey. Les soldats américains ont quitté le pays en septembre 2024, mais deux ans plus tard, les intérêts américains réapparaissent autour d’une ressource dont l’importance stratégique dépasse largement les frontières nigériennes. Pour les États-Unis, l’uranium est désormais considéré comme un minerai critique, et Dasa représente un projet majeur susceptible de contribuer à diversifier les approvisionnements occidentaux.
Le rapprochement avec Moscou n’a pas davantage supprimé cette nécessité de composer avec l’extérieur. Le Niger a renforcé ses relations avec la Russie, notamment dans le domaine sécuritaire et autour de la coopération nucléaire civile. Mais Moscou n’est pas l’opérateur majoritaire de Dasa et n’en constitue pas le principal financeur du projet. La Russie apparaît donc comme un partenaire de la nouvelle architecture nigérienne, sans pour autant remplacer tous les acteurs étrangers présents dans l’économie du pays.
Sur le terrain militaire, le changement de partenaires est encore plus visible. Après le départ des forces occidentales, Niamey s’est rapproché de Moscou et s’appuie désormais notamment sur l’Africa Corps russe. Lors de la mutinerie survenue à Niamey fin août 2026, des forces russes ont participé, aux côtés des troupes nigériennes loyales au pouvoir, à la reprise d’une base aérienne stratégique. Reuters rapporte que l’Africa Corps a joué un rôle direct dans cette opération.
Le Niger n’est donc pas passé de la dépendance à l’indépendance. Il a surtout changé une partie de ses partenaires. Là encore, cette réalité ne constitue pas nécessairement un échec de la politique de souveraineté de Tiani. Elle pose plutôt une question plus fondamentale : jusqu’où cette souveraineté permet-elle réellement à Niamey de maîtriser ses choix économiques, sécuritaires et stratégiques ?
Car l’uranium ne se résume pas à la propriété du minerai. Il faut financer son extraction, disposer des compétences et des équipements nécessaires, assurer la sécurité des installations, transporter le produit et trouver des débouchés. Or Dasa reste soumis à plusieurs de ces contraintes. Le financement américain lui-même demeure conditionnel et dépend notamment de la possibilité de construire une voie d’exportation viable.
C’est là que le discours sur la souveraineté rencontre la réalité économique. La maîtrise d’une ressource ne signifie pas automatiquement la maîtrise de toute sa chaîne de valeur. Et la présence d’un État à 20 % dans un projet minier ne signifie pas non plus qu’il est privé de tout pouvoir. Mais elle rappelle que l’exploitation industrielle d’une ressource stratégique nécessite encore, dans le Niger de Tiani, des capitaux et des compétences extérieurs.
Le cas Dasa permet ainsi de mesurer la portée réelle de la rupture engagée depuis 2023. La France a perdu une partie de ses positions. Les États-Unis ont retiré leurs soldats. Orano a vu ses intérêts nigériens contestés et certains de ses actifs repris par l’État. Dans le même temps, Global Atomic reste majoritaire à Dasa et Washington s’apprête à soutenir financièrement le projet, sous conditions. La Russie, elle, s’est installée dans le paysage sécuritaire.
Le décor a donc profondément changé. Mais l’équation fondamentale demeure : un Niger riche en ressources, mais qui doit encore mobiliser des partenaires étrangers pour transformer une partie de cette richesse en production industrielle et en revenus.
C’est peut-être là que se joue la véritable bataille autour de la souveraineté. Non pas simplement dans la capacité à dire non à certains partenaires, mais dans celle de négocier avec tous sans perdre la maîtrise de ses intérêts. La question n’est donc plus seulement de savoir qui est présent au Niger, mais ce que Niamey est réellement capable d’obtenir de chacun.
Tiani a changé les partenaires et repris en main certains secteurs stratégiques. Dasa rappelle cependant qu’une souveraineté proclamée doit encore composer avec les contraintes du capital international. Washington revient par la finance là où ses soldats sont partis par la politique ; le Canada conserve une position majoritaire dans le projet ; la Russie s’impose sur le terrain sécuritaire. Le Niger ne semble donc pas avoir supprimé la dépendance extérieure : il en redessine les contours.
Et c’est tout le paradoxe de cette souveraineté à géométrie variable : vouloir décider davantage seul de ses ressources, tout en ayant encore besoin des autres pour les financer, les exploiter, les sécuriser et les exporter.
BKP

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