RUPTURE SCOLAIRE EN MILIEU URBAIN : Quand la classe cède la place au commerce de rue

À l’ombre des étals des marchés, dans les rues poussiéreuses, aux abords des carrefours bruyants, ils sont partout. On les croise sans vraiment les voir. Ce sont des enfants, paniers en main, plateaux sur la tête, sillonnant les rues à la recherche de quelques francs. Leur quotidien : vendre pour survivre. Leur histoire : une scolarité brisée, des rêves interrompus.

Ils s’appellent Josué, Grâce, Ismaël ou Nadia. Ils ont entre 8 et 15 ans. À une heure où d’autres récitent l’alphabet ou tracent des lignes sur un cahier, eux crient « bonbons », « eau fraîche », « beignets ». Le trottoir est devenu leur salle de classe. Le marché, leur lieu d’apprentissage.

L’école quittée, la rue en héritage

Dans plusieurs villes du Bénin, la précarité pousse des familles entières à envoyer leurs enfants dans la rue pour participer aux dépenses quotidiennes. Faute de moyens, de soutien, ou parfois de conscience des risques, certains parents préfèrent les voir rapporter quelques pièces plutôt que de les envoyer à l’école. « Mon papa dit qu’il n’a plus d’argent pour les cahiers. Alors je vends les arachides de maman », raconte Grâce, 11 ans, à Cotonou.

Derrière chaque plateau porté, il y a souvent une histoire d’abandon scolaire. Parfois progressive, parfois brutale. Une séparation entre un enfant et le système éducatif qui se fait souvent sans retour.

Une réalité qui se banalise

Ils sont nombreux, souvent invisibles aux politiques publiques, à errer dans les marchés ou les gares. Certains sont livrés à eux-mêmes toute la journée, exposés aux accidents de la circulation, aux abus, à la fatigue précoce. D’autres, plus âgés, sont carrément devenus des acteurs du commerce urbain informel, acceptant dès l’enfance les règles d’un monde d’adultes.

Les commerçants les tolèrent, parfois les exploitent, rarement les protègent. Les autorités ferment souvent les yeux, faute de dispositifs d’accompagnement, ou par résignation devant un phénomène devenu trop courant.

Une spirale silencieuse

Le travail des enfants n’est pas toujours assumé dans les discours. Il est maquillé par les familles comme une « aide » ou une « occupation » temporaire. Mais dans les faits, ces enfants s’épuisent physiquement, décrochent intellectuellement, et s’éloignent socialement.

Dans certaines familles, cette situation est transgénérationnelle : les mères ont vendu enfants, les filles reprennent le flambeau. « J’ai grandi dans le marché. Ma fille aussi commence là », lâche une vendeuse à Porto-Novo. Comme un héritage de survie.

Et pourtant, des voix s’élèvent

Des ONG locales alertent. Des enseignants s’inquiètent. Des agents sociaux tentent des approches. Mais sans réelle politique nationale ciblée et sans un soutien massif aux familles vulnérables, les efforts restent dispersés.

Ce phénomène interroge : quelle place notre société réserve-t-elle à son enfance ? Et surtout, que dit-il de notre avenir collectif ?

Patrice BIAOU

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