Malgré le renforcement de la coopération militaire avec Moscou, l’insécurité continue de pousser des millions de personnes à fuir au Burkina Faso, au Mali et au Niger. Les chiffres du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) interrogent les résultats des stratégies engagées, tandis que des enquêtes documentent les conséquences des opérations militaires sur les civils.
Le constat est préoccupant. Au 31 juillet 2026, près de 3,8 millions de personnes étaient déplacées de force au Burkina Faso, au Mali et au Niger, dont plus de 818 000 réfugiés et demandeurs d’asile, selon le HCR. Le 9 octobre, l’agence onusienne a de nouveau alerté sur l’aggravation de la crise, évoquant près de quatre millions de personnes déracinées dans les trois pays. Ce bilan représente environ deux fois celui enregistré en octobre 2020. Derrière ces chiffres, des familles contraintes d’abandonner leurs maisons, leurs terres et leurs moyens de subsistance.
La crise déborde désormais largement les frontières nationales. En 2026, près de 500 000 Burkinabè avaient cherché refuge dans les pays voisins. Le nombre de réfugiés maliens à l’étranger dépassait 334 000, tandis que plus de 106 000 Nigériens étaient recensés comme réfugiés ou demandeurs d’asile dans les pays limitrophes. Ces chiffres concernent les personnes ayant franchi les frontières et ne représentent donc pas l’ensemble des déplacés internes. Ils illustrent néanmoins l’ampleur régionale d’une urgence alimentée principalement par l’insécurité, mais aussi aggravée par les chocs climatiques et la fragilité des conditions de vie.
C’est dans ce contexte que s’impose la question des résultats de la coopération sécuritaire avec la Russie. Au Mali, Moscou est devenu un partenaire militaire majeur des autorités de transition, d’abord à travers Wagner, puis avec l’Africa Corps. Cette présence a accompagné une stratégie de reconquête territoriale et de lutte contre les groupes armés. Pourtant, la persistance des violences et les déplacements de populations rappellent que les gains militaires ponctuels ne se traduisent pas automatiquement par une sécurité durable. La reprise de Kidal par l’armée malienne, avec l’appui russe, début octobre 2026, constitue un succès symbolique pour les autorités, mais elle ne suffit pas à établir que l’insécurité recule dans l’ensemble du pays.
Au-delà des résultats militaires, les conséquences des opérations sur les populations civiles soulèvent également des interrogations. Dans une enquête publiée le 16 septembre 2026, Bellingcat et Jeune Afrique ont documenté plusieurs frappes de drones menées par l’armée malienne, dont certaines auraient causé des morts et des blessés parmi les civils. Les enquêteurs évoquent un risque de ciblage fondé sur la localisation ou les activités supposées des personnes, sans que ces éléments suffisent à établir qu’elles constituent des cibles militaires légitimes. Cette enquête porte sur des frappes maliennes et ne permet pas, à elle seule, d’attribuer chaque attaque aux forces russes.
Les inquiétudes ne se limitent toutefois pas à ces opérations. Le 31 juillet 2026, Human Rights Watch a accusé l’Africa Corps d’avoir mené, le 15 juin, des frappes aériennes dans le village de Kyrnia, au centre du Mali, qui auraient tué huit civils, dont trois enfants. L’organisation a qualifié l’attaque d’apparemment illégale. Ces accusations soulignent la nécessité d’enquêtes indépendantes et de garanties effectives de protection des populations. Elles placent également la responsabilité des forces engagées dans la lutte antiterroriste au cœur du débat sur l’efficacité et les limites de la coopération militaire russe.
La question ne consiste donc pas seulement à savoir combien de positions ont été reprises ou combien d’opérations ont été menées. Elle est aussi de déterminer si les populations peuvent circuler sans crainte, retourner dans leurs localités et retrouver des conditions de vie dignes. Sur ce terrain, les millions de personnes déracinées témoignent de l’ampleur du défi qui reste à relever. Les autorités sahéliennes et leurs partenaires militaires doivent être évalués à l’aune des résultats obtenus pour la sécurité des civils, sans confondre présence militaire, reconquête territoriale et stabilisation durable.
Au Sahel, la Russie a renforcé son influence en se présentant comme un partenaire de la lutte contre les groupes armés. Mais cette coopération est confrontée à une exigence incontournable : produire des résultats durables pour les populations. Tant que les violences continueront de pousser des familles sur les routes et que des accusations de victimes civiles resteront sans réponses suffisamment transparentes, le bilan sécuritaire restera soumis à un examen critique. Pour les millions de personnes déplacées, la souveraineté et les alliances militaires ne prennent tout leur sens que si elles contribuent concrètement à retrouver la sécurité et la possibilité de vivre chez soi.
BKP

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