À Cotonou, la route est devenue une scène où se croisent automobilistes, motocyclistes, tricycles, piétons et zémidjans. Pourtant, derrière le vacarme des klaxons et l’épaisse fumée des pots d’échappement se cache une réalité plus préoccupante : le Code de la route semble céder progressivement la place à un code parallèle, dicté par l’habitude, l’impatience et l’improvisation.
À sept heures trente. Carrefour Vèdoko. Le soleil peine encore à imposer sa lumière que la circulation, elle, est déjà en ébullition. Les moteurs rugissent. Les klaxons composent une symphonie dissonante. Les motocyclettes serpentent entre les véhicules comme des poissons dans un courant agité. Les automobilistes avancent au centimètre près. Les piétons s’aventurent entre les pare-chocs avec la prudence de funambules. Ici, la chaussée n’est plus seulement une infrastructure routière. Elle devient un théâtre où chaque usager improvise son rôle. Pourtant, le Code de la route béninois, institué par la loi n° 2012-14 du 21 mars 2013, fixe avec précision les règles destinées à garantir la sécurité et la fluidité de la circulation. Il impose notamment le respect de la signalisation verticale, de la signalisation horizontale, des règles de priorité, des distances de sécurité ainsi que des conditions de dépassement.
Mais entre le texte juridique et la réalité quotidienne, le fossé semble parfois aussi large que le boulevard de la Marina. Le premier constat saute aux yeux à presque chaque intersection. En théorie, la priorité à droite demeure la règle fondamentale lorsqu’aucune signalisation n’indique le contraire. Autrement dit, tout conducteur doit céder le passage au véhicule venant de sa droite. Les panneaux « STOP », « Cédez le passage », la route prioritaire ou encore les indications données par les agents de circulation viennent ensuite organiser les exceptions. En pratique, cette hiérarchie disparaît souvent sous la pression de l’urgence. À un carrefour sans panneaux, chacun avance le premier, persuadé que ralentir revient à perdre son tour. La priorité ne se déduit plus des règles ; elle se négocie au klaxon, au regard ou à la témérité. Le conducteur le plus audacieux impose sa trajectoire tandis que les autres improvisent un freinage d’urgence. Ainsi, le droit cède progressivement la place au rapport de force. Plus loin, au niveau du rond-point, en quittant l’étoile pour Cadjehoun le spectacle se répète. Le giratoire est pourtant conçu pour fluidifier le trafic. Les véhicules déjà engagés bénéficient normalement de la priorité. Pourtant, il n’est pas rare de voir des motocyclistes s’insérer brutalement sans ralentir, obligeant les autres usagers à modifier leur trajectoire afin d’éviter une collision. Là où le rond-point devrait fonctionner comme une mécanique parfaitement huilée, il ressemble parfois à une partie d’échecs où chacun tente un coup inattendu. Le dépassement constitue une autre illustration de cette méconnaissance des règles. Le Code de la route autorise le dépassement uniquement lorsque plusieurs conditions sont réunies : visibilité suffisante, absence de ligne continue, voie opposée libre et possibilité de se rabattre sans gêner le véhicule dépassé. Il interdit notamment cette manœuvre dans les virages, à proximité des passages pour piétons, des intersections ou encore lorsqu’une ligne continue sépare les voies. À Cotonou pourtant, dépasser devient parfois un réflexe plutôt qu’une décision réfléchie. Par la droite, entre deux files, sur un accotement, voire sur un trottoir, certains motocyclistes transforment chaque espace disponible en voie de circulation. Les lignes longitudinales, censées guider les trajectoires, semblent perdre leur autorité. Quant aux lignes continues, elles deviennent de simples décorations peintes sur l’asphalte. Le phénomène est encore plus visible chez les deux-roues. La motocyclette représente aujourd’hui le principal moyen de déplacement urbain dans la capitale économique. Rapide, économique et capable de se faufiler dans les embouteillages, elle est devenue indispensable au quotidien de milliers de Béninois. Mais cette omniprésence s’accompagne d’un défi majeur : la maîtrise insuffisante des règles de circulation. Selon plusieurs analyses consacrées à la sécurité routière au Bénin, de nombreux conducteurs de motos n’ont reçu qu’une formation informelle, souvent dispensée par un proche, sans véritable apprentissage du Code de la route. Cette réalité se traduit par des comportements devenus presque ordinaires : circulation à contresens, changement de direction sans avertissement, absence de clignotants, remontée des files, non-respect des distances de sécurité ou encore franchissement des feux tricolores à la dernière seconde. À ces infractions s’ajoute le non-respect des équipements de sécurité. Le Code de la route impose pourtant le port du casque homologué, correctement attaché, aussi bien au conducteur qu’au passager d’une motocyclette ou d’un tricycle motorisé. Cette obligation n’est pas une formalité administrative ; elle constitue une mesure essentielle de protection contre les traumatismes crâniens en cas d’accident. Et pourtant… Il suffit de quelques minutes d’observation pour apercevoir un conducteur casque au bras, un passager tête nue ou une jugulaire volontairement détachée. Le casque, conçu pour sauver des vies, devient parfois un simple accessoire destiné à éviter une verbalisation. Les agents de la Police républicaine tentent régulièrement de rétablir l’ordre. Bras levés, gestes codifiés, sifflet en bouche, ils utilisent une signalisation manuelle dont les prescriptions priment sur les panneaux lumineux et les feux tricolores. Cependant, même cette autorité est parfois contestée. Certains usagers profitent d’une seconde d’inattention pour s’engager, d’autres forcent le passage, tandis que plusieurs motocyclistes contournent les files d’attente pour gagner quelques mètres. Quelques mètres. Souvent au prix de quelques vies. Car derrière chaque refus de priorité, chaque dépassement dangereux ou chaque franchissement de ligne continue se cache un risque bien réel. La route n’est pas seulement un lieu de circulation ; elle est un espace de coexistence où chaque erreur peut provoquer une collision aux conséquences irréversibles. Le véritable problème dépasse donc la seule question de la répression. Il touche à la culture routière. Beaucoup d’usagers conduisent comme ils ont appris : par imitation, par observation ou par nécessité, sans avoir jamais étudié les principes fondamentaux du Code de la route. Le résultat est un système parallèle où les habitudes remplacent les règles, où l’expérience supplante parfois la loi, et où l’improvisation devient un mode de conduite. Ainsi, à Cotonou, le Code de la route semble parfois revêtir toutes les couleurs d’un arc-en-ciel : chacun y choisit celles qui lui conviennent et ignore les autres.
Pourtant, sur une route, il ne peut exister plusieurs codes. Car lorsqu’un usager invente sa propre règle, ce n’est plus seulement la circulation qui devient chaotique ; c’est la sécurité de tous qui se retrouve engagée. Derrière chaque panneau ignoré, chaque priorité refusée et chaque ligne continue franchie se dessine une même évidence : le respect du Code de la route n’est pas une contrainte, mais un pacte collectif pour préserver la vie.
Souvenir ZANNOU
