L’histoire retiendra qu’à la veille d’un tournant décisif pour l’opposition béninoise, un seul geste a suffi à ébranler un édifice bâti sur l’espérance populaire. En refusant de laisser sa fiche de parrainage entre les mains du parti Les Démocrates, le député Michel François Oloutoyé Sodjinou a provoqué un séisme politique dont les répliques continuent de secouer la scène nationale. À Porto-Novo, d’où il est élu, beaucoup parlent de trahison. Et au sein du parti, c’est la stupeur : l’opposant a offert à ses adversaires le plus précieux des arguments, celui de la division.
Pour rappel, le député avait initialement remis sa fiche de parrainage au président du parti, Thomas Boni Yayi, dans le cadre de la désignation du candidat à la présidentielle de 2026. Mais quelques semaines plus tard, il en réclame la restitution, estimant ne pas avoir autorisé son utilisation pour un candidat déterminé. Saisi, le tribunal de première instance de Cotonou lui donne raison et ordonne la restitution de la fiche. La Commission électorale nationale autonome (Céna) s’exécute : la fiche est invalidée, et Les Démocrates se retrouvent à court d’un précieux parrainage.
Or, le dépôt des candidatures à la présidentielle a pris fin, et le parti, qui avait transmis un dossier incomplet, bénéficie désormais d’un délai de 72 heures pour le régulariser. Trois jours de sursis. Trois jours pour tenter de sauver une candidature symbolique, incarnée par Me Renaud Agbodjo, désigné quelques jours plus tôt. Les juristes du parti évoquent la jurisprudence de 2021, qui avait débouté L’Honorable Souwi par la cours constitutionnelle. L’espoir est donc encore permis sur le plan légal. Mais sur le plan moral et politique, le mal semble déjà fait.
Car au-delà du droit, c’est la loyauté qui est ici en cause. Le député Sodjinou n’a pas seulement privé son parti d’un document administratif ; il a, symboliquement, ôté un pilier à la maison commune. Dans une démocratie jeune et fragile, où l’opposition se bat pour exister, la cohésion est la première des forces. En agissant seul, en pleine phase de dépôt des candidatures, l’élu de Porto-Novo a semblé préférer le geste personnel à l’esprit collectif.
À Porto-Novo, beaucoup se sentent trahis. Le député, jadis perçu comme un espoir de la jeunesse politique locale, devient aux yeux de nombreux citoyens l’homme par qui le rêve d’une alternance pourrait s’effondrer. “L’histoire retiendra que l’espoir d’un peuple a vacillé à cause d’un homme”, confie un militant amer. Une phrase lourde de sens, qui résonne dans les rangs de Les Démocrates comme un rappel à la discipline et à la responsabilité.
Certes, le droit de parrainage est personnel. La loi reconnaît à chaque élu la liberté de parrainer le candidat de son choix. Mais cette liberté n’exclut pas la loyauté politique. Dans tous les grands partis du monde, la discipline collective fonde la crédibilité des engagements. C’est ce que rappelle un observateur politique : “La force d’un parti ne réside pas dans le nombre de ses élus, mais dans la cohérence de leur conduite.”
En voulant exercer son droit individuel, Michel Sodjinou a ouvert une faille que les adversaires politiques se sont empressés d’exploiter. Le débat juridique masque à peine la crise morale qui couve : celle d’une opposition encore incapable de maîtriser ses ambitions internes au profit d’une cause commune. Et c’est peut-être là le vrai danger : que les citoyens, lassés des querelles intestines, perdent foi dans la parole de ceux qui prétendent incarner le changement.
En attendant la décision finale de la Céna, Les Démocrates tentent de sauver leur dossier et leur unité. Ils s’appuient sur la jurisprudence pour espérer régulariser leur candidature. Mais même si la loi leur accorde raison, la plaie morale, elle, restera ouverte.
Dans les annales politiques du Bénin, Porto-Novo aura du mal à effacer cette tache : celle d’un fils du terroir dont la décision, légale peut-être, mais politiquement dévastatrice, a entamé la confiance d’un peuple en quête d’alternative. Car au fond, il ne s’agit pas d’un simple parrainage perdu, mais d’une foi trahie, celle d’un peuple qui croyait encore possible l’unité dans la différence.
BKP
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